CONNAISSANCES POUR LE DEVELOPPEMENT

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Le Conseil Scientifique

par CAPES Revues

journal Connaissance pour le développement :

  1. Dr .Alain COFFEE Directeur General de Medium International Telecom, Ouagadougou
  2. Dr. Pando Zépherin DAKUYO Directeur General des Laboratoires Phytofla , Banfora
  3. Pr. Moustapha GOMGNIMBOU Maitre de Recherche (INSS/CNRST)
  4. Pr Augustin LAODA Directeur exécutif du CGD
  5. Pr. Odile NACOULMA, Université d’Ouagadougou
  6. Dr. Bernard Lédéa OUEDRAOGO Président de la fédération nationale des groupements Naam Ouahigouya
  7. Dr. Doti Bruno SANOU Directeur de Centre Africain de recherche pour une pratique culturelle du développement (CAD), Bobo Dioulasso
  8. Pr. Fernand SANOU Université d’Ouagadougou
  9. Pr. Souleymane SOULAMA Université d’Ouagadougou
  10. Madame Simone ZOUNDI Directrice general de la SODEPAL,Ouagadougou

SOMMAIRE

  • Analyse synchronique et polysémique des notions de topic et de focus en fulfulde du Burkina-Faso     par Dr. Diallo Adama
  • L’habitat urbain burkinabè et son évolution : formes, caractéristiques et incidences     par Dr Ali SANGARE
  • L’éducation non formelle comme alternative à la crise des systèmes scolaires en Afrique     par Pr Mamadou Lamine SANOGO
  • Langue et Identité culturelle au Burkina-Faso     par Dr. Diallo Adama
  • Les pronoms clitiques dans le « moossiire » fulfulde du Burkina-Faso     par Dr. Diallo Adama
  • Représentation du dynamisme de l’interaction des langues nationales et du français     par Dr. Diallo Adama
  • Les règles de politique monétaire dans les pays de la CEDEAO     par Dr SIRI Alain
  • Efficience technique de la production rizicole sur les périmètres aménagés du Burkina Faso     par Dr Daniel P. KABORE

Les règles de politique monétaire dans les pays de la CEDEAO

par Dr SIRI Alain

SIRI Alain
E-mail : alain.siri@univ-ouaga.bf ou sirialain@yahoo.fr
Tel (Pers) : (226) 70 26 42 09
Tel (Bureau) : (226) 50 33 16 36/ Fax : (226) 50 31 55 49

Document de travail, mai 2012

ABSTRACT

This paper analyzes the monetary policy of the Central Banks of Ghana, Nigeria and WAEMU. Interest rates policy rules have been estimated. Despite the declared use of indirect monetary policy management, the empirical evidence suggests that Ghana and Nigeria monetary policy are not consistent with the monetary policy rule according to the original Taylor formula or to its adjusted variants. The robustness test carried out using different measurements of inflation, output gap, and methods of estimation have not allowed improving significantly the results of our first regressions. Interest rates weakly react to the variations of inflation and output gap. In the case of WAEMU, the central bank seems to apply a Taylor rule adjusted by the interest rate of France

1. Introduction

Depuis la relance du processus d’intégration monétaire à l’échelle de la CEDEAO, le 21 avril , 2000 l’intérêt de la recherche s’est porté sur l’examen de l’adéquation d’une union monétaire entre les pays membres de la Communauté (Benassy et Coupet (2003), Itsede (2002), Tella (2002), Addison et al (2005)), sur la forme de la coopération monétaire à mettre en place (Masson et Patillon (2001)) et sur l’analyse de la convergence des économies des pays candidats à l’Union monétaire (Ukpong (2002), Nnanna (2002)).

Une perspective différente est adoptée dans cette recherche qui examine les stratégies monétaires des pays de la CEDEAO, engagés dans un processus d’intégration monétaire. L’examen des politiques monétaires permet d’analyser leurs similarités et leurs dissemblances et de formuler ensuite des recommandations quant à une meilleure coordination des politiques monétaires des pays.

Le rapport est organisé de la manière suivante. La section 2 présente le débat théorique que soulève la question de recherche. La section 3, donne un aperçu des politiques monétaires en vigueur au Nigeria, au Ghana et au sein de l’UEMOA. Cette présentation est suivie de l’exposé de l’objectif spécifique de la recherche. La section 4 expose de la méthodologie de recherche. La section 5 présente les résultats de l’analyse. La section 6 conclut.

2. Revue de la littérature sur les stratégies monétaires

Le choix de la meilleure stratégie de régulation monétaire de l’économie a longtemps demeuré – et demeure encore – parmi les préoccupations de la politique économique. Il a d’abord suscité d’un débat au sujet du régime de politique monétaire approprié pour assurer l’ancrage nominal de l’économie. Le fameux débat règle contre discrétion a débouché au milieu des années 1980 sur la littérature sur l’incohérence temporelle de la politique monétaire. Cette littérature a servi à montrer que l’arbitrage entre inflation et activité à travers une règle de politique monétaire conduisait à une dérive systématique des prix ; c’est-à-dire à un biais inflationniste (Baro et Gordon (1983)). Le principe du banquier central conservateur de Rogoff (1985) est un essai de formulation des conditions institutionnelles sous lesquelles la politique monétaire pouvait corriger le biais inflationniste, et assurer ainsi l’ancrage nominal de l’économie.

Ensuite, les recherches sur les règles de taux d’intérêt qui ont suivi les travaux de Taylor (1993) ont posé la question de l’efficacité de la régulation monétaire de l’économie autrement. Elles ont accordé davantage d’importance aux instruments de politique monétaire et aux variables pouvant être prises comme cibles et dont les fluctuations devraient commander l’ajustement des instruments de la politique monétaire.

Au sujet du choix de la cible de la politique monétaire, Taylor (2000) indique qu’il y a désormais un choix à opérer entre ciblage du taux de change et ciblage de l’inflation en raison du fait que le ciblage d’agrégats monétaires est rendu délicat du fait des instabilités enregistrées sur les demandes de monnaie, sur les multiplicateurs de crédits et sur les mesures de vélocités de la monnaie. A ce sujet, Miskhin et Posen (1997), Svensson (1999) présentent des points de vue similaires.

Que se soit en régime de ciblage de l’inflation ou de taux de change, l’efficacité de la politique monétaire dépend des instruments utilisés, du cadre institutionnel de gestion de la politique monétaire et des paramètres relevant du secteur financier et du marché du travail (Barth (2001)).

Mis à part les instruments de gestion directe de la monétaire qui sont utilisés en régime discrétionnaire, en régime de gestion codifiée (réglementée), les instruments dont dispose le régulateur sont soit le taux d’intérêt de court terme, soit la base monétaire. Le recours à une politique de taux est perçu comme étant plus transparente qu’une politique de contrôle de la base monétaire, un indicateur calculé par la banque centrale, peu connu des agents. Elle peut être difficilement intégrée par ceux-ci dans les anticipations d’inflation. De plus, la base monétaire peut devenir un instrument peu opérationnel si la vélocité de la monnaie est instable (Alexander (1995), Miskhin et al (1997), Svensson (1999).

Le taux d’intérêt de court terme peut quant à lui être inapproprié dans la régulation monétaire de l’économie en période de déflation (Ito (2005)) ou d’hyperinflation. Instrumentaliser la base monétaire pour contrôler l’inflation d’origine monétaire peut se révéler supérieur à la politique de taux d’intérêt en cas de corrélation forte et stable entre l’agrégat monétaire et l’inflation (Batini (2003a)). L’instrumentalisation de la base monétaire fait l’objet d’une forte divergence de point de vue entre McCallum (1988) et Judd et Motley (1992) qui estiment que cette politique est dommageable à la stabilité des taux d’intérêt. Judd et Motley (1992) lui préfèrent la politique de taux intérêt.

Du point de vue des cibles qui commandent les variations de la base monétaire ou du taux d’intérêt de court terme, l’écart d’activité, d’inflation observé, l’inflation anticipée, la masse monétaire, le taux de change font partie des variables couramment cités dans la littérature (Barth (2001)).

Dans la mesure où l’objectif de toute politique monétaire est la stabilité des prix de long terme, la question se pose de savoir s’il est plus efficace pour parvenir à la stabilisation de l’économie de prendre comme cible, l’inflation anticipée plutôt que de recourir aux trois autres cibles (écart d’activité et écart d’inflation observés, taux de change), comme objectifs intermédiaires de la politique monétaire. C’est le débat qui oppose partisans des règles d’instruments et défenseurs des règles de ciblage de l’inflation anticipée.

Le ciblage de l’inflation anticipée qui suppose une flexibilité du taux de change peut se révéler inefficace pour la stabilisation conjoncturelle de l’économie en présence d’un fort coefficient de dépendance entre l’inflation et le taux de change (Ball (1999)). En appui à cette thèse de la faiblesse du ciblage de l’inflation comme stratégie de régulation monétaire pour les pays à économie ouverte, Parrado (2005) présente des arguments en faveur du contrôle du taux de change lorsque l’économie est sous l’influence majeure de chocs de demande. Cela semble être le cas pour les économies des pays de la région qui sont largement ouvertes (cf tableau 2 en annexe n°1). L’efficacité du ciblage de l’inflation dépend aussi d’un certain nombre de paramètres d’ordre institutionnel et matériel.

Au niveau institutionnel, le développement du système financier, la transparence, l’indépendance instrumentale de la banque centrale, et l’absence de dominance fiscale de la politique monétaire conditionnent la réussite du ciblage de l’inflation (Miskhin (2001), Masson et al (1998)).

Au niveau opérationnel, le ciblage de l’inflation nécessite l’existence de capacité technique de projection de l’inflation, la disponibilité de l’information et la connaissance des mécanismes de transmission de la politique monétaire (Miskhin et al (1997), Masson et al (1998)). La faiblesse de l’incidence des aléas « climatiques » sur la dynamique de l’économie est un facteur supplémentaire de réussite du ciblage. Les contraintes d’ordre opérationnel ne sont pas pour autant des obstacles insurmontables pour la pratique du ciblage de l’inflation. En revanche, la forte dépendance de la production aux aléas climatiques dans la région peut constituer un défi majeur à l’application du ciblage de l’inflation. Si l’on tient compte de l’influence du climat sur l’économie, la plupart des pays de la CEDEAO ne seraient pas des économies appropriées pour le ciblage de l’inflation.

En se limitant aux règles d’instruments, les stratégies pour parvenir à l’ancrage nominal et à une stabilisation efficace de l’économie sont nombreuses. Le problème qu’il faut traiter alors est celui de l’identification des variables que les instruments de politique monétaire des pays ont ciblé pour parvenir à stabiliser leur économie.

3. Les tendances des politiques monétaires des pays

L’analyse porte sur les trois plus grandes économies de la région (Nigeria, UEMOA dans son ensemble et Ghana). Les trois pays ainsi considérés ont tous engagé des reformes monétaires depuis la fin des années 1980 en vue de renforcer l’efficacité de leur politique monétaire. Les reformes ont visées d’abord à libéraliser le marché monétaire des pays, puis à accroître l’autonomie des banques centrales vis-à-vis des trésors publics dans les choix des objectifs de politiques et des instruments de gestion de la monnaie.

L’objectif principal de la politique monétaire conduite par la BCEAO est la stabilité des prix et la préservation de la valeur interne et externe de la monnaie. Cette politique a connu depuis la réforme de 1975, une modification notable en octobre 1989, puis un renforcement en octobre 1993 et en juillet 1996. Le nouveau dispositif de gestion monétaire se fonde sur le recours accru aux mécanismes de marché, privilégiant ainsi les méthodes et instruments de régulation indirecte de la liquidité. Il comprend trois volets :

(i) le marché monétaire qui fonctionne par voie d’appel d’offres, avec un système d’adjudication pour les injections ou reprises de liquidités, (ii) les procédures permanentes de refinancement notamment celle de la pension et du réescompte, mise en œuvre à l’intention exclusive des établissements de crédits et, (iii) le système de réserves obligatoires. Plus précisément, les innovations portent sur le remaniement de la grille des taux directeurs de la BCEAO, avec l’instauration d’un taux de prise en pension dont l’évolution est adaptée à celle du taux du marché monétaire en appui au taux d’escompte et au taux du marché monétaire.

Comme dans la zone UEMOA, la deuxième moitié des années 1980 et les années 1990 sont marquées au Ghana et au Nigeria par d’importantes réformes monétaires et financières. Ainsi, en 1986, on note au Ghana et au Nigeria une évolution vers une plus grande flexibilité du taux de change avec notamment l’ouverture de marchés de change aux enchères. Dans le même temps, les politiques monétaires des deux pays ont connues des orientations plus libérales. En février 1988, le Ghana suspend le contrôle des taux d’intérêts des banques et en 1990, l’obligation qui leur était faite d’accorder des crédits au secteur agricole. En 1987, l’encadrement des taux bancaires est suspendu au Nigeria.

De nos jours, l’objectif principal de la politique monétaire conduite par la Banque Centrale du Nigeria (BCN) s’énonce en ces termes : « Assurer la stabilité des prix et promouvoir le développement de l’économie à travers les politiques actives de la monnaie et du taux de change ». Les mêmes préoccupations de stabilisation des prix et de création d’un environnement favorable à la croissance figurent au nombre des missions de la Banque du Ghana (BG).

Du point de vue des cibles de la politique monétaire, les trois banques centrales ont recouru à des cibles d’agrégats monétaires. Elles ont aussi déclarées avoir pris pour cibles d’autres variables telles que l’inflation, le taux de croissance du PIB, le crédit, les réserves de change et le taux de change. La question se pose de savoir quelles variables ont été systématiquement considérées comme cibles, pour ainsi guider l’ajustement des taux d’intérêts des banques centrales.

L’objectif assigné à cette recherche est le suivant :
• Spécifier et estimer les fonctions de réaction des banques centrales schématisant les mécanismes de gestion de la politique monétaire du Nigeria, du Ghana et de l’UEMOA.

4. Méthodologie

4.1 Les faits stylisés

Suite aux reformes monétaires de la seconde moitié des années 1980, les banques centrales des trois pays se sont engagées à recourir aux instruments indirects de gestion de la monnaie, basés sur l’ajustement des taux d’intérêts. Ainsi, les taux d’intérêts des banques centrales du Ghana et du Nigeria ont évolués dans deux sens. Entre 1980 et 1993 et entre 1980 et 1997, les banques centrales du Nigeria, respectivement du Ghana ont régulièrement augmenté leurs taux d’intérêts avant de les ajuster à la baisse. C’est ainsi que le taux de réescompte minimum de la banque centrale du Nigeria fut réduit de 26% en 1993 à 7% en 2007. Le taux de réescompte de la banque centrale du Ghana, a lui aussi connu une baisse entre 1997 et 2007 de 46% à 18%.

En ce qui concerne la zone UEMOA, la dynamique des taux d’intérêts est elle aussi marquée par deux régimes. Un régime couvrant la période d’avant la dévaluation du franc CFA. Au cours de cette période, la BCEAO a du augmenter ses taux d’intérêts directeurs pour faire face aux risques de fuite des capitaux qui se sont manifestés entre 1990 et 1993. La gestion de ce risque a continué de guider la conduite de la politique monétaire après la dévaluation du franc CFA de janvier 1994. Longtemps après cette dévaluation, les décisions de la BCEAO ont surtout visé le maintien de la parité entre le franc C.F.A et le franc français et l’euro par la suite (Ténou, 2002). Toutefois, depuis la dévaluation, l’évolution des taux d’intérêts est marquée par trois phases. La première, de décembre 1994 à octobre 1996, s’est traduite par une série d’ajustement à la baisse des taux d’intérêts de la BCEAO. Le taux d’escompte est passé de 10% à 6,5%. Cette période correspond aussi à la phase de baisse graduelle des taux d’intérêts de la banque de France. Entre octobre 1996 et décembre 2002, en tenant compte de la relative constance des taux d’intérêts français, la BCEAO n’a mouvementé que faiblement ces taux d’intérêts directeurs. Le taux d’escompte a ainsi fluctué dans une bande de 6,5% à 5,75%. A partir de 2003, la BCEAO a commencé à réduire sensiblement ces taux d’intérêts en réaction à la baisse de l’activité économique.

La figure 2 présente l’évolution des taux d’intérêts des banques centrales étudiées. Pour les besoins de comparaison, les taux d’escompte de la banque de France et de la Réserve Fédérale sont aussi présentés. Les taux d’intérêts de la BCEAO reflètent assez bien ceux de la Banque de France, alors que ceux de la BCN et de la BG se détachent nettement du taux d’escompte de la Réserve Fédérale des Etats-Unis.

D’autres variables sont également importantes dans la conduite de la politique monétaire des trois banques centrales. Il s’agit du taux de croissance annuel de la masse monétaire. Concernant la variation de la masse monétaire, une cible de 4,5% est admise par la BCEAO. Pour les banques centrales du Ghana et du Nigeria, cette cible, bien qu’elle variée par an, est de 14% environ. La figure 1 permet de s’apercevoir que tout le long de la période étudiée, la croissance de masse monétaire (M2) a systématiquement dévié sa cible.

Figure n°1 : Interest rates, and M2 growth rate, quarter over quarter (-4)

Voir la totalité de l'article ci-joint :

Représentation du dynamisme de l’interaction des langues nationales et du français

par Dr. Diallo Adama

RESUME

L’analyse du dynamisme de l’interaction des langues nationales et du français et l’étude de la problématique de la dynamique socioculturelle du français ont été développées dans une direction particulièrement prometteuse au Burkina-Faso. Notre travail va s’appuyer sur l’analyse sociolinguistique pour étudier l’interaction des langues dans leur relation avec les sociétés et l’environnement linguistique où on les emploie. Notre communication va donc s’interroger sur deux thèmes importants. Le premier porte sur l’interaction des langues nationales et du français « langue officielle » et va analyser :

  • la façon dont les interlocuteurs utilisent diverses variétés de langues français, moore, jula et fulfulde au cours des échanges (principes d’alternance codique et de covariation établis par la sociolinguistique),
  • comment ces choix participent à des stratégies de communication,
  • comment ces choix construisent des cadres de dynamique socioculturelle pour l’interprétation des énoncés et des énonciations,
  • comment ces modalités d’interaction fonctionnent dans des cas fréquents de contacts entre locuteurs appartenant à des communautés ethnolinguistiques et sociolinguistiques différentes ?

Dans le second thème, cette réalité impose une prise en compte des langues nationales à travers une politique linguistique rigoureuse d’où le choix de la problématique de la politique linguistique et de l’officialisation de certaines langues nationales à côte du français « langue officielle » au Burkina-Faso.
MOTS-CLES : dynamisme de l’interaction des langues, alternance codique, covariation, politique linguistique, sociolinguistique.

SUMMARY

The analysis of the dynamic interaction of national languages and French and study the problem of socio-cultural dynamics of the French have been developed in a direction particularly promising in Burkina Faso. Our work will rely on the sociolinguistic analysis to study the interaction of languages in their relation to companies and the locale where they are used. Our communication will therefore examine two important issues. The first focuses on the interaction of national languages and French "official" and will analyze : -how speakers use different varieties of French language, moore, Jula and Fulfulde in trade (code switching principles established by covariation and sociolinguistics) -how these choices involved in communication strategies, -how these choices build dynamic socio cultural frameworks for the interpretation of statements and utterances, -how these modes of interaction function in frequent cases of contact between speakers belonging to different ethno linguistic communities and sociolinguistic ? In the second theme, this reality requires a consideration of national languages through a rigorous language policy where the choice of the issue of language policy formalizing certain languages of French national side "official language" in Burkina Faso. Keywords : dynamic interaction of language, code switching, covariation, language policy, sociolinguistics.

INTRODUCTION

Cette étude se propose d’examiner la politique linguistique au Burkina-Faso et d’évaluer la gestion du multilinguisme. Dans le cas présent, la représentation linguistique s’entend comme la recherche et la mise en oeuvre de moyens nécessaires à l’application des choix conscients effectués dans les domaines des rapports entre l’analyse du dynamisme de l’interaction des langues nationales et du français et plus particulièrement l’étude de la problématique de la dynamique socioculturelle du français.

Au niveau des objectifs, il s’agit de montrer l’existence du dynamisme de l’interaction
entre le français et les langues nationales tout en insistant sur la variation et la covariation du français selon les normes endogènes burkinabe.
Au niveau de la problématique, il faut identifier le type de rapports dynamique ou
complémentaires entre le français et les langues nationales. On peut dire à priori que le français et les langues nationales entretiendraient des rapports de partenariat qui leur permettent de s’entraider.

- Comment la représentation du dynamisme du français et des langues nationales à travers les espaces de covariation (marché, lieu de cérémonie ou de rencontre) permettent-elles de diffuser et de promouvoir l’étude des emprunts, des alternances codiques, les onomatopées, les calques ?-Comment la prise en compte des langues nationales à travers une politique linguistique rigoureuse serait signe d’une collaboration entre les langues ?

En effet, sur le plan méthodologique, l’orientation du partenariat entre le français et les langues locales du Burkina-Faso se manifeste dans une dynamique visant à établir une interaction du contact des langues de sorte à mettre en valeur la capacité des langues locales soit à restituer de manière précise les valeurs sémantiques du français soit à emprunter soit à user des alternances codiques et des calques pour montrer la variation linguistique française.

Au niveau des hypothèses, les décisions d’ordre purement linguistique, telles que la
revalorisation des langues nationales et le maintien du français facilite le partenariat des langues nationales et du français dans l’enseignement au Burkina-Faso. Cette réflexion sur le partenariat des langues est une interpellation sur l’impact des contacts entre le français et les langues burkinabe partenaires et sur l’impact de la variation linguistique du français au contact des langues africaines et l’usage des langues locales au Burkina-Faso.

Donc cette réalité impose une prise en compte des langues nationales à travers une
politique linguistique rigoureuse d’où le choix de la problématique de l’officialisation des langues nationales à côte du français « langue officielle » au Burkina-Faso. Il s’agira pour nous de nous interroger sur deux thèmes importants : l’importance du dynamisme de l’interaction des langues nationales et du français en relation avec l’étude de la problématique de la dynamique socioculturelle du français et la prise en compte des langues nationales à travers une politique linguistique rigoureuse d’où le choix de la problématique de la politique linguistique de l’officialisation de certaines langues nationales à côte du français « langue officielle » au Burkina-Faso.

CADRE THEORIQUE

Au Burkina-Faso, le paysage linguistique se caractérise par une diversité de langues. Il se crée alors des situations de plurilinguismes qui sont le plus souvent décrites en termes de diglossie, de répartition fonctionnelle des langues (Gumperz, 1989). Ainsi, il s’agit de cerner la dynamique du contact entre le français et les langues nationales du Burkina et ses implications linguistiques et sociolinguistiques dans la pratique quotidienne d’une part et d’autre part la problématique de la politique linguistique du Burkina-Faso. L’étude s’inscrira dans la perspective variationniste et covariationiste. Car comme le postule son père fondateur, W. Labov (1976), pour comprendre un discours et le reconstruire, il ne suffit pas d’étudier la grammaire des phrases, il faut procéder à une véritable analyse du discours en l’insérant dans son contexte. On s’attellera donc à décrire les formes linguistiques qui déclinent le contrat de partenariat dans le corpus en questionnant certaines variables telles que la culture, le niveau d’étude, l’histoire, l’espace géographique et la variable linguistique.

Notre communication tente de questionner les situations plurilinguistiques à partir d’un contrat de partenariat qui peut naître entre les langues en contact. Ce contrat de partenariat pourra favoriser la formation d’un continuum qui introduit l’existence des pôles dans une variété de langue au bout de laquelle se trouvent le pôle supérieur et le pôle inférieur. Pour Manessy (1978 : 93), le français d’Afrique se présente comme un continuum dont un des pôles est la langue très pure de nombreux écrivains ou intellectuels africains et dont l’autre se perd souvent dans une zone indécise où l’on a peine à distinguer ce qui est réalisation approximative des structures françaises de ce qui ressortit aux langues du substrat.

Ainsi, comme le pense Queffélec (2004), à l’intérieur du continuum que présentent les divers français en usage, les descripteurs sont enclins à repérer trois grandes variétés qui correspondent à trois groupes de locuteurs en fonction de l’utilisation prioritaire ou exclusive que ceux-ci se font de ces variétés : l’acrolecte […] le mésolecte […], le basilecte […].

Ce partenariat favorise également la naissance des mots et parlers nouveaux par le phénomène de l’emprunt, de l’alternance et codique des calques processus de formation des mots hybrides que Dubois et al. (2001 : 235) définissent comme des mots composés dont les constituants sont empruntés à des racines de langues différentes. L’hybridation crée aussi des mots et des parlers nouveaux comme nous le verrons dans les corpus d’analyse.

REVUE DE LA LITTERATURE

PRIGNITZ, G. (1993), « Place de l’argot dans la variation linguistique en Afrique : Le cas de Ouagadougou », in Cahier de linguistique sociale : le français au Burkina-Faso, CNRD/URA-SUDLA, Coll. Bilan et perspective, pp. 117-128.
L’appropriation du français se manifeste aussi à travers ce que les burkinabe appellent l’argot. Plus qu’une fonction cryptique, cette variété a une fonction identitaire de distinction : le prototype du locuteur argotier est un jeune citadin instruit. Mais. Mais les contacts entre les groupes argotisants et le reste de la population favorisent la récupération des termes. Certains conservent leur valeur de distinction, d’autres s’usent et se banalisent, d’autres enfin peuvent être utilisés « naïvement ». Une conséquence de l’insécurité linguistique liée à un corpus restreint est la facilité avec laquelle les non lettrés ou peu cultivés adoptent des vocables qu’ils n’ont jamais entendus auparavant, surtout lorsque le groupe social qui les a produit est valorisé.

SOME Maxime,(2003), Politique Éducative et Politique Linguistique en Afrique.
Enseignement du Français et valorisation des langues"nationales" : Le Cas du Burkina Faso. Editions L’harmattan, Collection : Etudes Africaines.

La pédagogie revendique le droit d’utiliser les langues africaines dans le système éducatif. Le système d’éducation bilingue s’articulera de manière harmonieuse et progressive. La langue première de l’enfant (L1) sera celle de l’école maternelle et des premières années de l’école primaire. C’est à ce moment que l’on doit renforcer l’intégration socio-affective, le développement sensori-moteur et cognitif de l’enfant. Ensuite le français, langue seconde L2) sera introduit progressivement dès l’âge de 6 ans selon un schéma.

DIARRA, Luc, (2000). "De l’influence des langues minoritaires dans la création des
particularités lexicales du français au Burkina Faso", dans Latin, D. .et Poirier, Cl. (éds), Contacts de langues et identités culturelles, Québec,

Les langues minoritaires sont en contact avec le français car celui-ci est également parlé dans ces régions particulièrement dans les centres semi urbains où sont concentrés les locuteurs du français. En effet, le français est aujourd’hui une langue en expansion. Par rapport au mode d’apprentissage sur le tas, il est aujourd’hui parlé dans des centres urbains secondaires comme Koudougou, Dédougou, Ouahigouya, etc. Ces villes présentent des situations sociolinguistiques où le français est en contact avec des langues minoritaires comme le san et bwamu qui présentent chacune des réalités sociolinguistiques spécifiques par rapport à la situation interlinguistique au Burkina-Faso. DIARRA, Luc (2000).

CAITUCOLI, Claude (éd.), (1993 a) : Le français au Burkina-Faso" Rouen, Presses de
l’université de Rouen (n° spécial des Cahiers de Linguistique Sociale) , 160 p.
Le locuteur burkinabe dispose de plusieurs langues et/ou variétés de langues nationales, à savoir le français, les langues nationales et les langues régionales ou locales. Il s’agit d’un bilinguisme langue nationale-français et d’une situation diglossique, voire polyglossique du fait que les langues nationales sont superposées à plusieurs variétés vernaculaires. La situation est donc très complexe d’autant plus qu’il est impossible d’établir des frontières entre ces langues ou variétés de langues qui sont en contact permanent. La dynamique sociolinguistique semble donc favorable au français au burkina-Faso. Le locuteur burkinabe fait alterner ces différentes variétés et a recours à une ou à plusieurs de ces langues selon ses besoins.

NIKIEMA Norbert, (1996), Evolution de la question de l’utilisation des langues nationales dans le système éducatif au Burkina-Faso. Berichte des Sonderforschungsbereichs 268, Band 7, Frankfurt A.M. 1996 : 187-19p.
Le locuteur burkinabe dispose de plusieurs langues et/ou variétés de langues nationales, à savoir le français, les langues nationales et les langues régionales ou locales. Il s’agit d’un bilinguisme langue nationale-français et d’une situation diglossique, voire polyglossique du fait que les langues nationales sont superposées à plusieurs variétés vernaculaires. La situation est donc très complexe d’autant plus qu’il est impossible d’établir des frontières entre ces langues ou variétés de langues qui sont en contact permanent. Le locuteur burkinabe fait alterner ces différentes variétés et a recours à une ou à plusieurs de ces langues selon ses besoins.

PRÉSENTATION DU CORPUS

Les enquêtes et la collecte des corpus ont porté sur quatre langues et/ou variétés de langues nationales, à savoir le français des lettrés /non lettrés, le moore, le jula et le fulfulde. Les locuteurs s’adressent à d’autres locuteurs à travers des variétés linguistiques dans un même environnement linguistique ou changent de variétés linguistiques lorsqu’ils s’adressent à d’autres interlocuteurs dans d’autres environnements linguistiques (quartier, famille, école, administration, communautés linguistiques). Il y’a des besoins langagiers lorsque les locuteurs décident d’entrer en contact avec d’autres locuteurs en utilisant des codes et variétés linguistiques divers. Ce qui amène les locuteurs à changer de codes et de variétés linguistiques différentes lorsque ces locuteurs sont dans une situation de communication où ils sont en face d’interlocuteurs et de discours multiples. Ce qui les amène à adopter de nouveaux types de comportements linguistiques.

Le corpus de référence que nous présentons sur la représentation du dynamisme du français et des langues nationales résulte d’une collaboration concernant le contact et le partenariat des langues au Burkina-Faso. Il a été réalisé en collaboration avec les groupes populations cibles de la ville de Ouagadougou en fonction de leur origine ethnique. L’objectif de ce corpus est de présenter un témoignage sur les outils et les méthodes utilisés en vue de recueillir des données descriptives de la variation lexicale à partir des emprunts, de l’alternance codique et des calques au Burkina-Faso afin de parvenir à des résultats. Ce qui nous a amenés à effectuer certains choix touchant aussi bien aux caractéristiques des locuteurs qu’aux situations de parole. Ce corpus fait partie d’une collecte d’au moins 10 corpus.

1. Présentation du paysage sociolinguistique du Burkina-Faso

Les linguistes et sociolinguistes s’accordent à reconnaître que le Burkina-Faso compte une soixantaine de langues en fonction des ethnies et des cultures. Il y a au Burkina-Faso deux grands groupes de langues sur le plan fonctionnel : les langues identitaires communautaires qui comptent un nombre important de locuteurs. Leur nombre se situe entre 50 et 60, d’après Lafage (1988) et Nacro Issaka (1986). A côté de ces langues communautaires qui ne sont parlées que dans des départements, il y a des langues véhiculaires : trois langues véhiculaires nationales ont une aire de diffusion de grande importance […] on peut citer le moore, le jula, le fulfuldé, (Norbert NKIEMA : 1996).

Lors de la colonisation, le Burkina-Faso a hérité d’une langue d’importation européenne, à savoir le français qui deviendra plus tard la langue officielle. La cohabitation du français, langue « officielle »/ langues locales burkinabe. La langue française a deux variétés de français selon que l’on est locuteur du français et ayant la compétence linguistique ou non locuteur du français sans aucune compétence linguistique. (Cf. André BATIANA ; Giselle PRIGNITZ 1993).

Le Burkina-Faso est un pays à très grande diversité linguistique qui rend dynamique la langue française, où l’on rencontre des langues communautaires et des langues véhiculaires nationales qui ont une influence considérable sur la pratique du français au Faso, comme on tentera de le démontrer tout au long de notre communication. Dans ce paysage linguistique francophone, s’instaure un partenariat entre la langue française et les langues locales que nous entendons examiner. Notre travail va s’appuyer sur l’analyse sociolinguistique pour étudier l’interaction des langues dans leur relation avec les sociétés et l’environnement linguistique où on les emploie.

1.2 Situation du français au Burkina-Faso

1.2.1 Situation du français des non-lettrés

La dynamique francophone tend donc à modifier la polyhiérarchie qui existe entre les langues à fonction véhiculaire. De plus, le français peut, dans certains cas, avoir une fonction grégaire. On pose habituellement l’existence de deux populations « francophones » : les lettrés et les non-lettrés. Cette distinction n’est pas faite seulement pour la commodité de l’exposé. La distinction lettrés/non-lettrés, pour schématique qu’elle soit, rend bien compte de deux modes d’accès au français (apprentissage scolaire vs apprentissage « sur le tas »), correspondant à des pratiques langagières et à des représentations distinctes dans des groupes sociaux différents.

« Les observateurs considèrent généralement que le français des non-lettrés n’est pas un système hérité et fossilisé, mais plutôt un système intermédiaire, redécouvert à chaque génération et toujours en mutation. Napon (1992) le présente comme un code « de survie », tout le contraire d’un système à fonction identitaire, tout en mettant en avant l’existence d’une langue cible endogène. Il interprète le français des non-lettrés comme un pseudo-sabir. Il est vrai que cette fonction de communication verticale et unilatérale est fondamentale et que revient souvent, dans le discours épilinguistique des locuteurs non lettrés, la référence au « bon français » de « ceux qui ont fréquenté » (l’école). Il ne faut pas pour autant exagérer l’importance de la pression normative liée à la perception d’un standard burkinabé.

C’est que le statut du français des non-lettrés est ambigu. Les locuteurs basilectaux sont tout à fait conscients de parler un système approximatif et d’être en situation d’apprentissage, mais ils ne croient pas à la possibilité d’apprendre le « bon français » en dehors de l’école. Ils sont à la fois conscients de la supériorité (matérielle et symbolique) que leur procure leur statut de francophones, même approximatifs, et de la distance infranchissable qui les sépare des locuteurs légitimes.

(1)-Ecoute-moi bien femme, ton fils il ne conna rian dans lékolé là. Le ekoli maitri là n’est pas content de lui.

(2)-Nous c’est pas dormi la nuit là. Mon maman là il a malade, j’ai conduit lui à loktor-yiri. Quand la dokotoro est vini, il a dit que mon mère c’est gravément malade.

(3)-Nous c’est travailler beaucoup pour le ba-yiri n’a qu’à vancer vite. Nous les enfants du Faso, il faut que nous soyons débout pour le develpement du suudu baba.

(4)-Mon père il vé aller au mairie pour demander un l’autre rogom sebre. Le wolo-sèbè qu’il a fait au Dédougou là c’est perdu lui.

(5)-Attention, mon zami, dit-moi, c’est quel kibaruya qu’il y’a dans le Faso ce matin ? Dans nobila kibare, on dit que le moment de zélections politique c’est arrivé.

(6)-Dans le ville de Ouaga là, les mobili et les montere là c’est dézordre seulema.

(7)-Le trafiquant qui a revenir à Lomé là, il a venir avec de goro ogodinatèran et de petits. ordinatéri et des gros montoro et de z’autres plus petits encore.

(8)-Le aradio burkina il a trop faibli. Même si tu aller à côté de radiowan là, avec ton radiooru, tu pé pas bien suivi le nouvelle là.

Le ba-yiri signifie « village natal » en moore, suudu-baaba en fulfulde et faso en jula. Kibaruya signifie « nouvelles » en jula. « Acte de naissance », signifie rogom-sebre en moore, wolo-sebe en jula.

Lorsque nous prenons le mot « école », il signifie dans les trois langues nationales « lieu ou maison du savoir ». Il est un emprunt à la langue française qui a subi des déformations phoniques et linguistiques en fonction des structures linguistiques des locuteurs. La déformation lexicale donne en moore lékolé dans ékole yiri, en jula, lékoli dans lékole-so, en fulfulde lekwe dans suudu-lekwe. Il en est de même lorsqu’il s’agit de « hôpital » qui en principe doit signifier dans les trois langues nationales « lieu ou maison du docteur ». Le terme docteur est confondu au mot hôpital par les locuteurs des langues nationales. Il subit des transformations phoniques selon les langues. La déformation lexicale donne en moore « loktore », dans loktor-yiri, en jula, dokotoro dans dokotoro-so, en fulfulde doktoro dans wuro-doktoro.
L’incorrection et les emprunts sont des phénomènes normaux en situation d’appropriation d’une langue. Ceci implique que toute langue possède un seuil d’équilibre virtuel. Le français au Burkina est, à la base, une langue d’appropriation (communication) et non une langue culturelle (identitaire). L’histoire, les dynamismes linguistiques des contextes plurilingues, la construction d’une identité nationale sont probablement des causes du phénomène du français burkinabe.

Si l’on veut comprendre, faut considérer le langage basilectal des non lettrés avec le sens que Denise François-Geiger (1990) donne au mot – comme une manière de parler, de se faire comprendre particulière à un groupe social et la vernacularisation comme des états différents et successifs de l’aventure de la langue française au Burkina.

1.2.2 Situation du français des lettrés

Le français, utilisé par une minorité de lettrés, conserve par contre, dans l’imaginaire linguistique, une importance capitale. D’une part, c’est une langue associée au travail et à l’ascension sociale en relation avec le parcours scolaire et son aboutissement (fonctionnariat), d’autre part, elle représente une échappatoire essentielle aux déséquilibres linguistiques de la région de l’ouest du pays. « Langue neutre », « intermédiaire », « arbitre linguistique », pour beaucoup, « le français est un consensus car chacun y trouve son compte. ».

(9)-Silence, nous allons bientôt chanter la mort du patriarche. Tous les petits-fils sont conviés à la cérémonie funéraire.

(10)- Ce ne sont pas des perdiems que vous êtes allés chercher au séminaire mais des merdiems

(11)-Certains militants du méga parti, se livrent à la politique du ventre vide contre des miettes.

(12)-Sais-tu que la jeune femme ivoirienne, Pulchérie, elle a rendu le grand voisin malade pour n’avoir pas pu arracher son coeur.

(13)- Issa a été traversé par une vague de tsunami jusque dans son coeur à la pensée de la mort de son père.

(14)-Ali le petit pélé a été recruté dans un club de foot-ball. Il mange maintenant dans son activité.

(15)-La semaine dernière, Ali a rencontré une jeune dame. Ils roulent actuellement ensemble

(16)-Hier au cours d’un baptème, Mendo a reussi à sauter une belle femme.
(17)-Ali s’est exprimé sur un ton sur à sa copine « A non je suis capable là, je gère tes affaires »

(18)-Tous les jours, au cours des discussions, Ali laisse sa femme monter sur lui jusqu’à atteindre la tete.

(19)-Las, exténués, affaiblis, les joueurs semblaient marcher la tête en bas, les pieds en l’air.

chanter la mort, « célébrer le deuil de quelqu’un », des perdièms et des merdièms (des salaires de misère), la politique du ventre vide « les militants parasites », tomber malade d’une femme « être séduit par la beauté d’une femme » être traversé par une vague de tsunami « être choqué par une crise psychologique », manger dans une activité « vivre d’une activité », rouler avec une femme « sortir avec une femme », sauter une femme « reussir à prendre le coeur d’une femme » , gérer tes affaires ! « être responsable de », monter sur quelqu’un jusqu’à atteindre la tête « se laisser dominer par quelqu’un », marcher la tête en bas, les pieds en l’air « personne ayant perdu tous ses sens »

En fait, ce qui a changé, c’est la situation du français à l’extérieur de l’école et, par conséquent, le rapport que les élèves ont à cette langue. Le comportement des locuteurs jeunes apparaît alors comme iconoclaste aux puristes.

Ce qui est en jeu, c’est le statut du français et ses fonctions. Le prototype du puriste défenseur du « bon français » est un locuteur légitime à l’aise dans la situation actuelle de diglossie véhiculaire. Pour lui, le français sert à la communication avec d’autres pays francophones, d’où la nécessité de limiter les processus d’individuation nationale, et, à l’intérieur du pays, à la communication savante ou officielle, de laquelle il est évidemment partie prenante. Pour le reste, il considère que les langues nationales sont suffisantes et que leur nécessaire promotion passe par le renforcement de leur fonction identitaire. Cette position revient à entériner le statut officiel du français (langue étrangère officielle et langue de l’enseignement) et à gérer au mieux la diglossie français-langues nationales. Lorsque se développe un français spontané qui remet en cause la distribution complémentaire et hiérarchique des codes, ce locuteur voit sa légitimité francophone, son identité diglotte et éventuellement son identité ethnique menacées.

1.2.3 Les manifestations de variation lexicale et d’emprunts dans les langues nationales

Lorsque nous prenons une autre catégorie de terme comme « village natal » qui signifie « patrie du père », les langues nationales empruntent au français le mot « papa » qui va subir des déformations lexicales et devient baba. Ce qui donne en moore ba dans ba-yiri en jula fa dans fa-so et en fulfulde baaba dans suudu-baaba.
Le mot « acte de naissance » signifie « papier de naissance », les langues nationales empruntent au français le mot « certificat » qui va subir des déformations lexicales. Ce qui donne en moore sebre dans rogom-sebre, en jula sèbèn dans wolo-sèbèn . Seul le fulfulde a réussi à rendre de façon précise la valeur sémantique. Il s’agit de talkuru dans talkuru rimeede.

Par contre, lorsque nous prenons le concept « nouvelles », nous nous rendons compte qu’il dépend du concept « cabaret » qui signifie « lieu de découverte des nouvelles ». La déformation lexicale donne en moore kibare/kibaya , en jula kibaru/kibaruya, en fulfulde kibaaru/kibaruuji.

Lorsque nous prenons le concept « moteur », il s’agit d’un emprunt au français qui signifie « appareil ». Cela donne monteran en moore, montri en jula et montere en fulfulde.

Enfin, le concept « voiture » renvoie au mot « mobile » dont la déformation lexicale donne en moore mobila, en jula mobili et en fulfulde mobel.
Le mot « montre » est un emprunt à la langue française. Il a subi des déformations lexicales pour donner en moore « montra », en jula montiri et en fulfulde nous avons montoro /montorowal

Enfin le mot « radio » est aussi un emprunt à la langue française. Il a subi des déformations lexicales pour donner en moore radiowan, en jula, aradjo et en fulfulde nous avons radiowooru .

Le mot « ordinateur » est également un emprunt à la langue française. Il a également subi des déformations lexicales pour donner en moore ogodinatere, en jula ordinateeri et en fulfulde nous avons orodinateere. Cela atteste qu’il s’agit d’emprunts à la langue française.

- le statut sociolinguistique des langues est déterminant : l’une des langues connaît une domination symbolique et un rayonnement culturel, politique, économique très importants et dépassant les frontières géo-linguistiques. Ce qui pousse alors les locuteurs à sentir le besoin de s’initier à cette langue et à l’apprendre.

(20)- Ah ! faama, ta femme va te faire du bon kabato avec du nanji et du jabaji au poissons fumé avec du soubaga foronto bien piquant.

(21)-Tu sais ce que ma femme a fait, elle est venu au cabaret devant un naman pour dire que son nansongo est terminé ainsi que son sac de riz. Il parait que c’est à c’est à cause de sogoma sangi que Ali ne veut plus vendre son yugu-yugu donkafile

(22)-Ecoute ! ton kabato d’hier là il était très bon. Je l’ai mangé avec la sauce de tigèdigè

(23)-Regarde mon ami, koo safna est un bon produit contre les maux de tête. Alors que kokobaga est un bon produit contre les hémorroides. Certains produits comme le gnamakuji luttent contre les effets gastriques.

Les expressions suivantes relèvent de la langue jula et ont les significations suivantes : nanji, « soupe » jabaji, « sauce tomate », Soubaga foronto « piment sauvage », nansongo « popotte » naman « richard », tigèdigè « pâte d’arachide », sogoma sanji « pluie matinale, yougou-yougou « friperie », koo safna « plante médicinale », kokobaga « bouillie fluide », kaba-to « gateau de mais » mugu-ji « eau de farine », gnamakuji « eau de gengembre ».

A titre d’exemple, nous avons les expressions suivantes qui relèvent de la langue jula et ont les significations suivantes : nanji, « soupe » jabaji, « sauce tomate », Soubaga foronto « piment sauvage », nansongo « popotte » naman « richard », tigèdigè « pâte d’arachide », sogoma sanji « pluie matinale, yougou-yougou « friperie », koo safna « plante médicinale », kokobaga « bouillie fluide », kaba-to « gâteau de mais » mugu-ji « eau de farine », gnamakuji « eau de gengembre ».

Les manifestations de variation linguistique des concepts sont légion dans le corpus ci-dessus : lorsque nous prenons le mot « portail » en français, en passant d’une langue à une autre à travers le principe de variation lexicale, nous obtenons en jula, bulonda, en moore nous avons riginooran , en fulfulde, nous avons ambugal/gampuwal
Dans le mot « charrette » en français, nous avons des emprunts au niveau des langues « chareti » en jula, « charetan » en moore, et fulfulde du centre donne « charetaaru ». La variation linguistique et lexicale se produit juste au moment de passer à la variété en fulfulde de l’Est avec tolkooru.

II Manifestations des phénomènes du contact de langues et du multilinguisme

Le dynamisme du contact du français et des langues nationales met en évidence, dans sa pratique linguistique dans les conversations, différentes expressions du multilinguisme. Celles-ci vont des emprunts et alternances codiques, aux calques et unités onomatopéiques. Leur présence traduit la porosité du français aux langues qui l’accompagnent dans l’espace francophone burkinabe. La cohabitation entre le français et les langues locales burkinabe établit des relations de partenariat qui se manifestent de prime abord par l’acceptation et la reconnaissance des phénomènes du contact de langues et du multilinguisme. C’est la mise en évidence de ces phénomènes qui fera l’objet de la présente section.

II. I Les emprunts

Il y a emprunt, écrivent Dubois et al. (2001 : 177), quand un parler A utilise et finit par intégrer une unité ou un trait linguistique qui existait précédemment dans un parler B (dit langue source) et que A ne possédait pas ; l’unité ou le trait emprunté sont eux-mêmes qualifiés d’emprunts. Il s’agit ici d’une définition classique du terme emprunt. Cependant dans notre étude, nous considérons comme emprunt tout item lexical étranger non seulement aux langues locales burkinabe mais aussi à la langue française. C’est, selon Deroy (1956 : 21), le plus fréquent, le plus apparent, le plus largement connu.

Dans ce corpus, Les langues locales burkinabe empruntent essentiellement des lexies à la langue française, arabe et haoussa. Un premier ensemble est ainsi constitué d’occurrences provenant des langues moore, jula, et fulfulde :
La présente communication emprunte essentiellement des lexies aux langues locales identitai-res burkinabe. Un premier ensemble est ainsi constitué d’occurrences provenant de la langue moore et la langue jula, parlée respectivement dans les régions du Centre et de l’Ouest du Burkina :

II. II Exemples d’emprunts

(24)-écoute-moi bien, l’enfant terrible du Faso le Naaba blazo a failli laisser filer son naam en 2011.

(25)-C’est une véritable crise qui nous a secoué, « ya yelle ndaten ku tondo » dans le Faso national.

(26)-Tiens-toi tranquille, ce ne sont pas des môgô puissants mais c’est tout de même des groto et des nanman qui sont dans le fèfè et qui mangent le plat de shi tumu et le zamenè boivent le foura.

(27)-A bon ! un jour de fête comme ça et tu veux qu’il fasse avaler le sagabo, du baa benda et le toiyg ziindo sans sel à mes beaux-parents ! Comment tu ne comprends pas que tout ça c’est l’Afrique en danger. On risque de djaa en pagaille.
Les items mis en gras sont représentatifs de la variété de langue moore. Le mot Naaba signifie « chef », le naam signifie le « pouvoir ». ya yelle ndaten ku tondo signifie « un danger mortel » alors que les lexies môgô puissants , groto et nanman renvoient respectivement à des noms de personnes aisées qui sont dans du fèfè (fraicheur, luxe, beaucoup d’argent) est pratiqué en majorité par les burkinabe originaires des provinces du Centre et de l’Ouest. Le plat local fait de shi tumu (chenilles) est fort apprécié par les locuteurs de cette langue de la région de l’Ouest. La variété de français présentée par les enquêtes varie ainsi en fonction des cultures et des langues naturelles des locuteurs responsables des énoncés. Les locuteurs qui s’expriment sont des locuteurs natifs de la langue moore et jula et adoptent les styles phoniques et linguistiques propres aux cultures locales des peuples du Centre et de l’Ouest.

D’autres lexies sont empruntées aux langues moore et jula qui recrutent également leurs locuteurs des régions du Centre et de l’Ouest. Il en va ainsi de sagabo et de toiyg-ziindo, foura, et djaa etc.

(28)-Voilà est- ce que vous savez qu’il y’a un quartier dans la ville des gelgooɓe de Djibo qui s’appelle Hong-Kong et qui est habité par des lumpen ?

(29)-Pendant les périodes de grands travaux, la société a besoin de bellaaɓe haatooji. On peut trouver certains dans les gure markaaɓe et faadaaje fulankooɓe.

(30)-Aux dernières nouvelles, on signalait que le kôrô môgôkelenfata aimait se faire dresser les cheveux et le coeur par le djeli kê massan makan diabaté du Mandingue.

(30)-C’est un chauffeur de waabraado qui a emporté sa pug-neere au pays des paweogo et des kawsweogo.

(31)-Du moment où il travaillait dur au cours de la journée sous l’effet de la came et de la gwanja, son « bakary » ne résistait pas le soir venu aux charmes des gandos de Taparko.

(32)-L’équipe des douanebis de kiedpaalgo a mis le tasma dans l’équipe adverse et l’a rendu en mugu , Chez les gelgooɓe (dialecte fulfulde) à Djibo (ville du Sahel), Hong-Kong (nom d’un quartier pauvre qui est habité par les lumpen (populations défavorisées). En fulfulde , les lexies bellaaɓe haatooji et gure markaaɓe et faadaaje fulankooɓe renvoient à une ethnie réputée pour ses bras valides qui se recrutent auprès des Bella Kado et Fulse très reputés pour leur force de travail. kôrô môgôkelenfata en jula siginfie « puissant » maître de cérémonies qui aimait rêver sous les charmes et les délices de djeli kê massan makan diabaté (griot célèbre) du grand Mandingue.

Le waabraado représente les vieux camions de transport de bois de chauffe. La lexie pug-neere signifie « très belle femme » au pays des paweogo et des kawsweogo (de ceux qui ont duré à l’extérieur) L’emprunt ne doit pas être saisi comme cette volonté de pureté de la langue, ni comme sa protection du changement et de l’évolution, mais une source d’enrichissement et d’osmose entre deux systèmes linguistiques en place (français-langues nationales). Ainsi, il y a lieu d’examiner les conséquences linguistiques des deux langues en contact ; au cours de leur évolution historique, les deux systèmes sont entrés en contact les uns avec les autres provoquant ainsi une situation d’interférence linguistique, basée sur une interpénétration et une influence mutuelle manifestée par des emprunts lexicaux. De ce fait, l’interférence se produit à tous les plans des langues coexistantes et à tous les degrés : domaines lexical, morphologique, phonétique et syntaxique ; elle se réalise, au moins, pour deux raisons :

  • Les deux langues sont parlées dans des territoires proches et contigus, de telle sorte que les locuteurs entrent en communication les uns et les autres et finissent par intégrer à leur parler les traits issus de chaque langue. Les manifestations d’emprunts sont légion dans le corpus ci-dessous : La kame et la gwanja représentent les drogues dures. son « bakary » signifie son sexe. Les gandos (femmes d’origine ghanéenne de la mine d’or de Taparko. Le tasma signifie « feu en moore ». Le mugu signifie « la farine » en jula. La présence des lexies fulfulde, moore et jula montre que les personnages sont soit locuteurs des dites langues, soit ils se conforment juste aux pratiques réelles de la langue cible.

Dans ce rendez-vous du donner et du recevoir, les langues nationales burkinabe apportent également leur part de contribution en termes d’emprunts lexicaux. Ceux-ci renvoient tantôt aux faits divers, tantôt à l’actualité nationale et aux faits divers burkinabe. On rencontre une variété de ces mots comme l’atteste l’échantillonnage suivant :

(33)-attention il faut bloquer le bédou de ce bramôgô. Il y’a beaucoup de ngaga et de zôtô . S’il refuse on va le maga et le mugu bien.

(34)-Vous dégusterez dans les Cascades le bangui de Banfora, le vrai qui m’a pousse bien fermenté.

(35)-Mon kabako de coeur a failli faire karaba ici lorsque j’ai appris qu’un fakè koroba a fait dja , au milieu de la nuit entre cris et tristesse de la population.

(36) je veux rencontrer une vraie jinè woloso ce soir. Mais celui qui me présente une wampès, je vais le danga.

Ici le bédou signifie le « porte-monnaie », du bramôgô (homme travailleur). Il ya beaucoup de ngaga et des zôtô’ signifie il y’a beaucoup de liasses et des pièces d’argent On va le maga bien signifie on va le frapper copieusement. Le bangui est une boisson locale fortement alcoolisée provenant de Banfora. L’expression qui m’a pousse est dédiée à toutes les boissons fortement alcoolisées qui agissent sur l’éthylique comme une force extérieure. L’ expression kabako de coeur signifie un coeur émotif à la moindre alerte. Faire karaba ici signifie « cesser de battre ». Une jinè woloso signifie une femme très belle. Une wampès est une femme très laide. Je vais le danga, je vais le maudire.

La cohabitation linguistique entre le français et les langues burkinabe donne également à lire l’émergence de trois langues à grande diffusion qui peuvent assumer les fonctions de langues nationales. Il s’agit des langues moore, jula, fulfulde. Elles font partie de la politique linguistique proposée par Norbert Nikièma (1996) pour revaloriser les langues nationales identitaires du Burkina-Faso. Il s’agit, selon le linguiste, d’une politique linguistique reposant sur le plurilinguisme. On peut dire à l’analyse que le partenariat français et les langues nationales donne naissance, sur le plan lexical, à un phénomène de variation qui n’est que l’acceptation des langues en présence. Autrement dit, le français qui sort d’un purisme reposant sur toute idéologie du conservatisme linguistique […] à postuler dans la prééminence de ce qui a été au détriment de ce qui se crée (Guilbert, 1972 : 44-45), a finalement admis et accepté les langues burkinabe avec lesquelles il entretient désormais des rapports de complémentarité, de partenariat. En insérant dans les discours des items lexicaux provenant des langues burkinabe, cette communication sur le dynamisme du contact des langues présente un français qui est considérablement influencé par des langues et des cultures burkinabe. Le contact de langues favorise ainsi une harmonisation des rapports français/langues locales qui se matérialisent, comme on l’a vu, par l’intégration des items lexicaux ressortissant des langues burkinabe. L’harmonisation linguistique aboutit à une coopération linguistique qui se manifeste à son tour par le passage d’un code à un autre.

III Comment ces choix participent à des stratégies de communication ?

Divers éléments contribuent à des stratégies de communication et à la production de l’alternance codique chez les interlocuteurs des langues nationales. Le français, introduit par la colonisation a été imposé dans les institutions administratives, scolaires et universitaires, et a fini par s’intégrer dans le paysage linguistique burkinabe. Ce processus n’a pas pris fin après l’indépendance, mais s’est au contraire élargi en raison de la généralisation de l’enseignement du français. C’est ainsi que notre observation vise à appréhender ce fait de langue à travers les déclencheurs de l’alternance codique (français/moore/ jula/fulfulde).

III.1 Les alternances codiques

Nous n’entendons pas dissocier alternance et mélange de codes. Nous nous inscrivons dans la logique de Kumar (1986 : 205) qui pense que les deux phénomènes sont intimement liés et qu’il n’y a aucune raison de les distinguer. Est considéré comme alternance ou mélange codique le passage d’un point à un autre, d’une phrase à une autre ou d’un locuteur à un autre à l’intérieur du discours. L’article met en évidence plusieurs variétés d’alternance des codes dont le point de départ est la langue d’écriture, le français. On a d’abord l’alternance français/langues locales burkinabe :

III.2 Exemples d’alternances codiques

(37)-La maladie des yeux appolo comme un typhon américain est aux portes des nimbuida ramba. Eh nga ke ! le petit garçon m’a surpris, je suis mort…

(38)-Je vous demande pardon, ayi sabali ay kana ne faga

(39)-Ya boin la fo kaa ne hein ?

(40)-Tu es un gars bien discipliné fo wumda me bi ?

(41)-Cette femme là wo, eh mon frère, elle m’a attaché avec du gris-gris ; mballe kam, sortez-moi de ma prison.

(42)-Pendant combien de jours y’aura-t-il des coups de feu ? wend naam gninga. c’est qui qui a encore provoqué les militaires de la Garnison Léopard ?
Les manifestations d’alternance codique sont légion dans le texte. Ceux ci-dessus cités sont juste sélectionnés à titre indicatif. Les segments de phrases nim buida ramba (les hommes du peuple). nja ke (mon type en jula). ayi sabali ay kana ne faga (ayez pitié, ne me tuez pas). ya boin ti fo kaa ne (pourquoi toi tu ne vois pas), ( est-ce que tu comprends ?) mballe kam (aidez-moi) (au nom de Dieu).
Les occurrences wend naam yuur ninga (au nom de Dieu), fo wumda me bi ? (est-ce que tu comprends ?)) sont des alternances français/moore.).

Il n’y a pas grande difficulté à comprendre les passages qui sont en langues locales car ils sont toujours suivis des traductions. Cette alternance français/langues locales montre donc le degré d’intériorisation du bilinguisme axé sur le français et une langue burkinabe. Il convient de signaler ici que les locuteurs qui s’engagent aux phénomènes d’alternance et mélange codiques ne sont pas toujours des locuteurs natifs de la langue qui prend en relais le français. Aussi au Burkina, les langues moore, jula et fulfulde peuvent se retrouver en train d’alterner le français avec les rudiments d’une langue relevant d’un autre espace socioculturel et dont il n’est même pas locuteur. Ce locuteur veut juste se conformer aux usages du milieu, à une certaine norme. On peut également percevoir ici le rapport entre le code linguistique, le public cible, les intéressés et le contexte. Il s’agit là des facteurs qui constituent les motivations de l’alternance. Ce qui correspond bien à la définition du concept d’alternance, à savoir l’habileté à alterner linguistiquement et de manière appropriée selon les changements situationnels (Verma, 1975 : 35).

On peut dire que les cas d’alternance codique traduisent le caractère compatible des langues parlées au Burkina-Faso avec le français qui devient à cet effet très réceptif, conciliable. On obtient des parlers mixtes. Leur récurrence dans le corpus montre que la distance séparant les langues locales et le français est infime ; elle est tellement réduite qu’un locuteur peut aller, de façon consciente ou inconsciente, d’un code à un autre sans s’en rendre compte, surtout lorsque son interlocuteur parle la même langue L1 que lui. Dumont et Maurer (1995 : 156) pensent ainsi que l’alternance peut s’opérer, dans un premier temps, avec la langue maternelle du sujet si celui-ci s’adresse à des locuteurs de sa communauté linguistique. Il y a donc un passage aisé d’une langue à une autre qui peut s’expliquer par la maîtrise de deux systèmes partenaires. Queffélec (2004) pense ainsi que du point de vue sociolinguistique, l’usage de l’alternance codique est nettement catégorisable socioculturellement : elle est l’apanage des bilingues possédant une bonne connaissance du français et donc situés au sommet du continuum. Les langues africaines entrent alors en continuité avec le français dans le partage d’un même espace socioculturel. Ce qui produit un effet de mixité des langues. On aboutit ainsi, au-delà des manifestations des mélanges codiques, aux calques et structures onomatopéiques.

La reproduction d’une telle conversation donne à penser que les locuteurs ressortissants des espaces socioculturels, géographiques différents peuvent se compléter des rudiments dont chacun dispose dans la langue de l’autre, le plus important étant ici l’atteinte des objectifs communicationnels. Ce qui correspond bien à la définition du concept d’alternance, à savoir l’habileté à alterner linguistiquement et de manière appropriée selon les changements situationnels (Verma, 1975 : 35).
On peut dire que les cas d’alternance codique traduisent le caractère compatible des langues parlées au Burkina-Faso avec le français qui devient à cet effet très réceptif, conciliable. On obtient des parlers mixtes. Leur récurrence dans le corpus montre que la distance séparant les langues locales, l’anglais et le français est infime ; elle est tellement réduite qu’un locuteur peut aller, de façon consciente ou inconsciente, d’un code à un autre sans s’en rendre compte, surtout lorsque son interlocuteur parle la même langue L1 que lui. Dumont et Maurer (1995 : 156) pensent ainsi que l’alternance peut s’opérer, dans un premier temps, avec la langue maternelle du sujet si celui-ci s’adresse à des locuteurs de sa communauté linguistique. Il y a donc un passage aisé d’une langue à une autre qui peut s’expliquer par la maîtrise de deux systèmes partenaires. Queffélec (2004) pense ainsi que du point de vue sociolinguistique, l’usage de l’alternance codique est nettement catégorisable socioculturellement : elle est l’apanage des bilingues possédant une bonne connaissance du français et donc situés au sommet du continuum. Les langues africaines entrent alors en continuité avec le français dans le partage d’un même espace socioculturel. Ce qui produit un effet de mixité des langues.

IV Comment ces modalités d’interaction fonctionnent dans des cas fréquents de contacts entre locuteurs appartenant à des communautés ethnolinguistiques et sociolinguistiques différentes ?

Plusieurs communautés linguistiques se rencontrent et communiquent en employant toutes sortes de langues et de variétés de langues (variétés sociales ou régionales, par exemple), et ceci de plus en plus dans les sociétés modernes. Ils ne partagent donc pas forcément les mêmes conventions de conversation, d’interprétation, d’interaction. Les différences sociales, familiales, de sexe, de génération, de milieu professionnel, etc., produisent quotidiennement des phénomènes d’alternance codique et d’interprétations différentes. Lorsque de tels différences, fondées sur des différences ethno-sociolinguistiques, produisent des interprétations divergentes, il ya des variations sociolinguistiques.

IV.1 Les calques

Un calque est une forme d’emprunt qui consiste à transposer les unités lexicales de la langue L1 dans les structures de la langue L2. On analysera les calques lexicaux et syntaxiques que Lipou (2001 : 134) définit comme l’importation des langues africaines en français dans une opération qui colle au texte de départ. Ces deux types ne sont pas très connus par l’ensemble des burkinabe et peuvent de ce fait générer un sentiment d’insécurité linguistique. Ils sont juste de simples transpositions de structures lexicales et syntaxiques des langues burkinabe sur celles du français. Ils sont le plus souvent ignorés des burkinabe ressortissant d’une autre aire socioculturelle.

Exemples de calques

(43)-La semaine dernière, les militaires ont lancé des bombes lacrymogènes sur les manifestants qui ont riposté avec des armes blanches. Ils criaient tous en choeur Cabri mort n’a plus peur de couteau.

(44)-La vie est gâtée, on a appris aux enfants que la circoncision doit enlever à l’homme ce qui est féminin en lui et l’excision doit enlever ce qui est masculin en la femme.

(45)-Au stade, les jeunes ont parlé déguè à un leader politique qui a décidé d’appeler la police.

(46)-Alors si c’est ça, c’est pas bien du tout. Voler la femme de quelqu’un, c’est gâter le coeur de quelqu’un.

(47)-Le djeli Massan Diabaté en chantant les louanges d’un gombiste a dit que l’argent ne ment pas, l’argent n’a pas d’odeur.

(48)-Hier, tous les villageois se sont réunis pour pleurer la mort du patriarche dans la cour de l’église.

Considérons à titre illustratif ces occurrences : Cabri mort n’a plus peur de couteau (un homme qui a affronté la mort, n’a plus peur d’une arme), la vie est gâtée, (la vie ne vaut plus la peine d’être vécue), parler déguè (parler de façon désordonnée), il va nous entendre (Il saura de quel bois, on se chauffe), gâter le coeur de quelqu’un ( rendre autrui furieux ), l’argent n’a pas d’odeur (posséder de l’argent est invisible), pleurer sa mort (compatir à la douleur d’autrui).

le calque est donc un type de formation lexicale qui s’opère en transposant un mot ou une construction d’une langue dans une autre , par simple traduction littérale. Il résulte parfois de la confusion de deux référents correspondants chacun à une langue différente et qui dénote souvent, sur le plan psycholinguistique , une acquisition incomplète de l’autre langue Les calques syntaxiques et lexicaux

V. Les unités onomatopéiques

Il s’agit de simples transpositions des structures des langues locales sur les structures du français. Ils sont le fait d’un télescopage entre les langues. Seulement, ils ne sont pas toujours compris par tous les membres de la communauté linguistique burkinabe. Ils sont juste reconnus par des locuteurs des langues dont ils sont issus.

Les unités onomatopéiques constituent d’autres éléments que les langues du terroir livrent au français dans le corpus d’étude. Dubois et al. (2001 : 334) définissent l’onomatopée comme une unité lexicale créée par imitation d’un bruit naturel, même visant à reproduire le son du réveil […] On rencontre dans le corpus un nombre considérable de termes onomatopéiques qui relèvent des langues locales burkinabe. Ces éléments ont fini par être acceptés dans le système français, bien qu’on note la moindre capacité d’accueil du français pour l’onomatopée, comparée à celle d’autres langues (Dubois et al., idem). On retient à titre indicatif l’échantillon suivant :

Exemples d’unités onomatopéiques

(49)-Wororow, jeune garçon dis moi comment je vais pouvoir être en paix, tellement que tu me fait souffrir.

(50)-Innadilaay, les temps changent !. Quelle est cette époque où la politique ne donne plus l’argent ?

(51)-Sa allah wou taalaw notre fille ne se mariera pas à un forgeron ! bilaay talaay depuis quand avez-vous vu un sabre forgeron trouver son étui chez les peulhs ? du n’importe quoi seulement !

(52)-Votre chemise là kay, so ni saabe alla ka ni lorsque tu la portes, tu mérites d’être comparé à un mendiant Le plus important dans ces exemples est que les onomatopées identifient le locuteur du français du Burkina. Elles informent, en effet, sur l’origine tribo-ethnique du locuteur qui est d’origine peulhe. Le français s’adapte ainsi au système phonologique de la langue de chaque locuteur. Les occurrences yororow et bilaay talaay sont de la langue fulfuldé (moossiire) et originaires de la région du Centre au Burkina.

Les onomatopées sa allah wou taalaw « que la volonté de Dieu soit » et innadilaay rappellent les locuteurs fulfulde originaires de la région de l’est du Burkina.
L’analyse des phénomènes du contact de langues et du multilinguisme encourage une coopération qui s’établit entre le français et les langues locales qui accompagnent le français dans les espaces de variation et de covariation linguistique. Le phénomène du contact de langues et du multilinguisme implique des phénomènes de diglossie, de polyglossie et d’insécurité linguistique comme certains travaux l’ont souvent démontré. Cette acceptation donnant lieu à un partenariat entre les langues a engendré au fil du temps des conséquences et implications sociolinguistiques qui peuvent être considérées comme des fruits de ce partenariat, de cette coopération linguistique.

Il apparaît que le contact de langues qui se manifeste dans l’espace de covariation burkinabe favorise l’expression d’un partenariat bien négocié ou en cours de négociation ; il génère des parlers mixtes, des phénomènes lexicaux, syntaxiques, morphosyntaxiques, sémantiques, etc.

Le second thème porte sur une prise en compte des langues nationales à travers une politique linguistique rigoureuse et va porter sur le choix de la problématique de la politique linguistique et de l’officialisation de certaines langues nationales à côte du français « langue officielle » au Burkina-Faso.

VI. La politique linguistique au Burkina-Faso

Au Burkina Faso, la politique linguistique est marquée par l’adoption du français, langue de l’ancienne métropole, comme langue « officielle » du pays. Cette option vise à préserver l’unité linguistique du pays acquise avec l’introduction du français.
Dans la constitution du pays, le français est clairement reconnu comme langue nationale Toujours conformément à cette même constitution, toutes les langues locales du pays ont le statut de langue nationale. Mais dans les faits, quelques unes sont utilisées pour des communications nationales. Il s’agit principalement du mooré parlé par plus de 50% de la population, le fulfulde par 10% de la population, le dioula qui est une langue véhiculaire dont son utilisation recouvre toute l’Afrique de l’ouest, le gulmantchéma par 7% de la population et le dagara 3% dans le sud-ouest du pays.
« En 1978, la Troisième Constitution se prononce pour la première fois en faveur de l’officialisation des langues nationales avec le projet d’une loi devant établir « les modalités de promotion et d’officialisation des langues nationales ». Cette mesure sera reconduite dans la constitution actuelle du 2 juin 1992, sans pour autant avoir pris de dispositions établissant une officialisation effective de celles-ci. Avec l’appui financier du PNUD et de l’UNESCO, la réforme de l’éducation démarre par une phase d’expérimentation dès octobre 1979.

En conférant le statut de langue nationale à la cinquantaine de langues locales, l’Etat entend éviter les débats sur les questions d’identité linguistique qui, si elles ne sont pas bien canalisées, peuvent remettre en cause la cohésion sociale et la stabilité du pays. Conférer le statut de langue officielle ou de langue nationale à quelques unes de ces langues peut être synonyme de remise en cause de l’égalité des cultures et des ethnies inscrite dans la loi fondamentale du pays.

Certes, le fait de conférer le statut de langue nationale à toutes les langues locales est un pas important sur le plan de la politique linguistique. Elle permet de prendre en compte la diversité linguistique du pays et accorde une égalité aux différentes langues locales. Mais il aurait été encore plus intéressant de statuer également sur les modalités de leur promotion et de leur officialisation. Aussi, depuis 1967, le Burkina Faso met en oeuvre des programmes d’alphabétisation en langues nationales. Ces programmes ont connu un très grand succès pendant la période de la révolution (1983 -1991) grâce au -Programme d’alphabétisation commando et les leçons diffusées par la radio et la télévision nationale. Cependant, il faut souligner que ces programmes, connaissent des limites. Les structures d’édition en langues nationales sont quasi inexistantes si bien que les alphabétisés en langues nationales retombent dans l’analphabétisme après leur formation fautes de ressources littéraires leur permettant de maintenir leur niveau de connaissance acquise dans le cadre des différentes formations. Aussi, des écoles bilingues pilotes sont en phase d’essai dans le pays. Dans ces écoles le français est allié à l’une des principales langues véhiculaires parlées dans la région d’implantation de l’école.
Dans le système éducatif, en plus du français langue d’enseignement, trois langues nationales ont également le statut de langue d’enseignement du moins implicitement. Actuellement ces deux langues sont utilisées dans des écoles pilotes au centre et à l’ouest et à l’est du pays. Les langues du Burkina-Faso ont des statuts différents, quelque fois conférés par les textes officiels du pays et quelque fois acquis de fait au regard de la fonction remplie sur le terrain.
Il ne s’agit pas simplement d’exposer le nombre de décisions ou d’actes sur lesquels sont fondées les différentes politiques linguistiques au Burkina-Faso. Il s’agit plutôt d’évaluer les différentes prises de position visant à définir la/les fonction(s) et le statut attribué à chaque langue et de préconiser les solutions les plus adaptées à la réussite scolaire et à une égalité des chances tant sur le plan social qu’économique. Cela engage plusieurs domaines et implique diverses activités d’autant plus que les enjeux sont multiples.

Il s’agit donc de trancher des questions difficiles sinon décisives. La survie de la/des langues nationales dépend du choix du Burkina-Faso en matière de langue et de culture. En effet, sur le plan méthodologique, l’orientation générale du Burkina-Faso se manifeste dans sa politique linguistique visant à établir en quelle(s) langue(s) est dispensée(s) l’enseignement aux différentes étapes du système éducatif, en quelle(s) langue(s) sont publiés les actes administratifs, dans quelle(s) langue(s) seront rédigées les lois et les décrets, etc.

La divergence première politique/usages se double donc d’une convergence des imaginaires linguistiques, processus qui ne facilite pas la valorisation des langues nationales dans les domaines concrets de l’application linguistique (santé, éducation, etc.) : toutes les langues sont respectées mais aucune n’est réellement intégrée à la recherche scientifique.

A partir d’un tel constat, on peut se demander s’il est préférable de fonder une politique et une planification linguistiques sur les compétences et les pratiques réelles des locuteurs ou sur leurs représentations. Actuellement, nos enquêtes montrent que le gouvernement burkinabe prend en compte les discours plus que les comportements. Ce parti pris est politique puisque l’unité nationale est apparemment en jeu. L’hétérogénéité et la diversité des normes subjectives amènent cependant à se poser des questions quant au poids effectif des représentations sur une décision politique telle que l’imposition du moore ou du jula comme seconde langue officielle. Pour de nombreux locuteurs, le jula possède une fonction instrumentale et parfois identitaire très forte. Si certains pères regrettent et dénoncent l’abandon de la langue première par leurs enfants, ils savent aussi que leur ascension sociale en dépend. Le choix du julakan à Bobo-Dioulasso par les jeunes Peul, Sénoufo, n’est pas le simple reflet d’une pratique sociale mais participe à la mise en oeuvre d’une nouvelle pratique sociale dont la langue est le moteur. Si « la langue du père » reste très forte dans leur imaginaire, ils voient dans le julakan un moyen de mobilité sociale et d’émancipation. Les représentations linguistiques et langagières, à travers leur mise en mots, attestent d’ambivalences constantes.

Le Burkina-Faso peut-il donc continuer à fermer les yeux sur les problèmes linguistiques alors qu’ils sont inextricablement liés au développement, notamment en matière d’éducation ? A peine 10 % des enfants scolarisés atteignent le niveau secondaire pour des raisons économiques, certes, mais aussi linguistiques, comme de nombreux travaux l’ont démontré. D’après notre enquête, 50 % de moréphone en zones rurales ne comprennent pas les messages transmis en julakan à la radio. Ailleurs, dans le nord, ni le français ni le julakan ne sont compris par la totalité de la population.

Malgré la complexité des situations, il semble que l’introduction, comme seconde langue d’enseignement, du julakan à Bobo-Dioulasso, du peulh dans la zone Est et du moore au centre et au nord peut être au moins envisagée si une sensibilisation effective est réalisée auprès des populations qui ne comprennent pas pourquoi on étudie les langues nationales.

Au finish, on peut retenir qu’au Burkina Faso, il existe une politique linguistique qui prend en compte les réalités linguistiques du pays. Mais cette politique gagnerait à être davantage plus précise par la promulgation de lois sur les modalités de promotion et d’officialisation des langues nationales. Cette officialisation donnera une impulsion à l’initiative de leur utilisation comme langue d’enseignement dans les écoles.

La réflexion sur les rapports entre le français et les langues nationales burkinabe débouche sur de nouvelles pistes de résultats.

VII. Les résultats

Premier résultat

Ce projet vise à contribuer aux actions de gestion et de développement du français et des langues partenaires, en collaboration avec l’état et le gouvernement burkinabe et avec les autres acteurs concernés, de manière à ce que ces langues demeurent ou deviennent aptes à assurer les fonctions qui leur sont assignées ou qu’on souhaite leur assigner et soutenir le développement de l’instrumentalisation linguistique du français et des langues partenaires. L’objectif recherché est le développement harmonisé du français et la modernisation des langues partenaires en vue de leur utilisation dans divers contextes, notamment l’éducation.

Deuxième résultat

Le partenariat du français avec ces différentes langues nationales sous la contrainte des aléas de l’oralité doit à court et moyen termes les aider à avoir accès à l’environnement lettré et numérique et à enrichir leurs registres lexicaux, grâce à des terminologies spécialisées, pour les rendre capables de servir pleinement d’instruments de communication, en complément du français. Pour cela, les études linguistiques de base doivent être poursuivies même si l’on dispose déjà d’informations techniques sur leur fonctionnalité du fait des études antérieures. Il faut soutenir les efforts d’aménagement de ces langues de manière à faciliter leur utilisation concrète par l’harmonisation de l’orthographe et sa standardisation. Poursuivre l’élaboration des documents de référence et la réalisation d’une collection de dictionnaires plurilingues et la production d’outils didactiques.

Troisième résultat

En ce qui concerne les langues nationales, le mooré et le dioula ont deux fonctions principales. Premièrement elles permettent la communication entre les populations d’une même ethnie donc intra-ethnique et deuxièmement elles permettent la communication entre les différentes communautés linguistiques. Elles ont alors une fonction de langues véhiculaires. Il faut noter également que le mooré et le dioula sont utilisés dans des écoles pilotes comme langues d’enseignement. Mais cette utilisation dans l’enseignement est faite uniquement au primaire. Les autres niveaux de l’enseignement ne sont pas concernés.

Il y’a des voies d’exploration multiples. Elles permettent de mettre en exergue la capacité du locuteur plurilingue d’exploiter tous les éléments de son expérience linguistique pour l’apprentissage d’une langue étrangère. Dans un contexte plurilingue, la manifestation de nouvelles formes de structures issues des contacts entre diverses langues, conduit parfois à la formation de nouvelles variétés.

CONCLUSION

Après avoir présenté le politique linguistique et sociolinguistique du Burkina-Faso, nous avons ensuite défini notre cadre théorique qui reposait sur les notions de d’emprunts, d’alternance codique et de calques. Nous avons en outre procédé à l’examen des différentes manifestations du contact de langues et du multilinguisme au Burkina-Faso. Nous nous sommes enfin interrogés sur l’impact sociolinguistique à travers l’analyse des conséquences et implications entraînées par le partenariat entre le français et les langues identitaires burkinabe. Nous pouvons ainsi affirmer en nous appuyant sur le dynamisme du contact des langues nationales et du français qu’il existe un véritable partenariat entre les langues en présence.
en mettant en évidence des discours qui reflètent les manières et modes de parler des Burkinabe, Au finish, on peut retenir qu’au Burkina Faso, il existe une politique linguistique qui prend en compte les réalités linguistiques du pays. Mais cette politique gagnerait à être davantage plus précise par la promulgation de lois sur les modalités de promotion et d’officialisation des langues nationales. Cette officialisation donnera une impulsion à l’initiative de leur utilisation comme langue d’enseignement dans les écoles.

A travers l’alphabétisation, on peut noter l’introduction des langues nationales dans le système éducatif et la révision des manuels et curricula.

VIII. Questions de débats et de discussion : Rapports entre le français et les langues nationales dans l’enseignement au Burkina-Faso

Il s’agit de parler du partenariat des langues nationales et du français dans l’enseignement au Burkina-Faso. Cette réflexion sur le partenariat des langues est une interpellation sur les contacts entre le français et les langues burkinabe partenaires. Le sujet ainsi formulé laisse entrevoir qu’il faudra l’examiner en quatre étapes :

a) Le sens du partenariat entre le français et les langues africaines.

La précision sémantique est d’importance ici du fait de la multiplicité des termes ouvrant les réalités sensiblement différentes, bien que se rapportant à la même réalité des langues en contact avec le français. Ces langues sont soit « maternelles » quand elles sont « langues premières ». Nombre de personnes dans les pays du sud, particulièrement les jeunes ont pour langue maternelle, le français ou une langue véhiculaire, c’est-à-dire une langue d’intercommunication, d’usage courant, cohabitant avec le français. Dans ce cas il s’établit une distinction entre la langue officielle et les langues nationales bien que ces dernières soient rarement intra nationales et habituellement transnationales. Pourquoi les qualifier de partenaires ? La politique linguistique francophone, fondée sur le « partenariat » a fait prévaloir la notion de langues partenaires, entendu comme langues qui coexistent avec la langue française, comme elles le sont éventuellement entre elles, avec laquelle sont aménagées les relations de complémentarité et de coopération fonctionnelles, dans le respect des politiques linguistiques existantes.(langues inter et intra linguistique).

b) L’usage des langues en Afrique.

A cette mosaïque des langues, est venu s’ajouter le français. En devenant multilingues, les individus, des communautés et des groupes de locuteurs deviennent des sièges de couches multiples de langues acquises au cours de leur vie. L’itinéraire d’acquisition des langues des locuteurs plurilingues permet de saisir les traces des influences mutuelles des langues en contact pouvant déboucher sur la diversification de celles-ci et- pourquoi pas ?- devenir une menace pour la survie de certaines d’entre elles dans l’espace étudié. Il suffit de considérer les manipulations que les locuteurs font des matériaux linguistiques dans ce contexte : le choix des langues dans une circonstance donnée, la conscience d’une langue dominante ou d’une langue passive, l’alternance codique ou le mélange codique. Il s’agit du contexte social, du nombre et de l’identité des locuteurs, du rôle social et de leur statut, de la distance sociale, du sujet et du contenu référentiel et affectif de la conversation. Autant d’éléments qui mettent en exergue la conscience plurilingue d’un locuteur plurilingue au Burkina-Faso.

c) L’impact du contact entre le français et les langues burkinabe.

Tout ceci permet donc de percevoir tant au niveau de l’individu qu’au niveau d’une communauté linguistique donnée l’impact des contacts des langues et les manifestations de la conscience plurilingue sur la structure interne de la langue. Le portrait de certaines langues en contact porte souvent les marques de cette réalité. Nous pouvons l’illustrer par l’exemple des études réalisées sur le français en contact avec les langues africaines en milieu plurilingue burkinabe. Le Burkina-Faso est un pays plurilingue dont la situation sociolinguistique présente trois niveaux : au premier niveau se situe la langue française connue comme langue officielle, langue de l’enseignement, langue de l’administration et de communication internationale ; viennent ensuite les trois langues nationales réparties dans trois aires linguistiques (le moore, le jula et le fulfulde). Au bas de l’échelle, nous trouvons les langues ethniques pratiquées dans les milieux ruraux et dans certaines parties des milieux urbains. C’est dans ce contexte plurilingue que le français évolue.

La réflexion sur les rapports entre le français et les langues africaines ouvre des voies d’exploration multiples. Elle permet de mettre en exergue la capacité du locuteur plurilingue d’exploiter tous les éléments de son expérience linguistique pour l’apprentissage d’une langue étrangère. Dans un contexte plurilingue, la manifestation de nouvelles formes de structures issues des contacts entre diverses langues conduit parfois à la formation de nouvelles variétés pouvait bien s’étendre sur les autres espaces. Voilà un chantier qui ouvre des pistes de recherches intéressantes à explorer.

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Voir la totalité de l'article ci-joint :

Les pronoms clitiques dans le « moossiire » fulfulde du Burkina-Faso

par Dr. Diallo Adama

Resumé

Dans le fulfulde du Burkina-Faso, les classes nominales à valeur pronominale ont un statut problématique parce que leur connotation syntaxique est confondue entre celui des mots indépendants et celui des affixes grammaticaux. S’ils semblent jouir d’une plus grande autonomie que ces derniers, ils s’appuient phonologiquement à un hôte, contrairement aux mots, et forment avec lui un seul mot. De tels éléments ont souvent été appelés clitiques par les structuralistes, qui distinguaient proclitiques et enclitiques selon que le clitique s’attache prosodiquement au mot qui le suit ou qui le précède. Dans cet article, en nous appuyant sur les travaux de Zwicky (1977) et Abdourahmane Diallo (2000), nous voyons l’ensemble des types d’éléments qui ont pu être appelés des clitiques en « moossiire » fulfulde du Burkina-Faso et relèvons les problèmes qu’ils soulèvent pour la syntaxe, la morphologie. L’une des distinctions les plus importantes qu’ils proposent est celle entre clitiques simples et spéciaux.

Mots clés

affixes grammaticaux, clitiques simple, spéciaux, hôte, proclitiques, enclitiques, connotation syntaxique, formes fortes, toniques, disjointes, proformes.

Summery

In the Fulfulde of Burkina Faso, the nominal value pronominal classes have a problematic status connotation because their syntax is confused between the independent words and the grammatical affixes. They seem to enjoy greater autonomy than the latter, they rely phonologically to a host, unlike words, forming with it a single word. Such elements have often been called clitics by structuralists, who distinguished proclitic and enclitic by the prosodically clitic attaches to the word that follows or precedes it. In this paper, building on the work of Zwicky (1977) and Abdourahmane Diallo (2000), we see all kinds of things that could be called clitics in "moossiire" Fulani of Burkina Faso and note problems they raise for syntax, morphology. One of the most important distinctions is that they offer between simple and special clitics.

Key words

Grammatical affixes, special clitics, host, proclitics, enclitics, syntactical connotation, strong forms, tonic, disjointed, proforms.
0Introduction

Les linguistes utilisent constamment la notion de pronom clitique pour désigner une classe d’unités atones (je, tu, le...) contiguës au verbe, que ce soit devant (je le vois) ou, plus rarement, derrière (dit-il). Ils présentent la particularité d’occuper cette position indépendamment de leur fonction dans la phrase (le objet direct, par exemple, n’est pas placé en position de GN objet, après le verbe). L’objectif général de cet article est d’examiner tous ces phénomènes des pronoms clitiques pour analyser leur rapport avec les classes nominales du fulfulde. Les objectifs spécifiques portent sur un examen successif de la nature des pronoms clitiques (formes simples, fortes, toniques ou disjointes et leur place, leur ordre dans la phrase et leur suffixation par rapport au verbe, les cas en interaction avec l’accord verbal. Sur le plan de la problématique, Il ressort de cette étude que tous ces procédés clitiques mènent à une substitution du SN défini et celle du complément d´objet (direct ou indirect). Le nombre de contextes permettant la présence d’un possessif à la place d’un article peut changer d’un dialecte fufulde à un autre. Cette variation rend difficile toute explication fondée sur les traits syntaxiques du pronom clitique impliqué. Sur le plan méthodologique, il s’agit de donner des explications fondées sur les traits syntaxiques du pronom clitique impliqué, de mettre en évidence la valeur classificatrice des proformes makko « son » et ko makko « le sien », d’examiner leur distribution et de décrire tout le système du possessif comme clitique, en liaison avec d’autres propriétés distributionnelles des formes "SN1 de SN2". Les hypothèses reposent sur la possibilité de montrer que les fonctions et la position des pronoms clitiques permettent de mettre en valeur les traits syntaxiques et la valeur classificatrice des proformes, mais permettent également comprendre le rôle des clitiques possessifs sur les différentes valeurs sémantiques d’un grand nombre de phénomènes du syntagme nominal.

L’intérêt de l´étude pour les clitiques en fulfulde du Burkina-Faso est lié à diverses sources principales, d’une part l’analyse des pronoms clitiques en fulfulde du Burkina-Faso est effectuée sur la base de l´analyse de Kayne (1975), de celle de l’étude typologique générale des différentes sortes de clitiques de Zwicky (1977) et l´inventaire des clitiques réalisés par Yéro Sylla (1982 ; 1993), Roger Labatut (1983) et Abdourahmane Diallo (2000).

I Les types de pronoms clitiques en « moossiire » Fulfulde (du Burkina-Faso)

Les clitiques simples résultent de ce qu’un mot, s’il est non accentué, peut être phonologiquement réduit et rattaché prosodiquement à un mot adjacent. Il s’en suit qu’un clitique simple occupe la même position syntaxique superficielle que les morphèmes non réduits correspondants. Les clitiques spéciaux, par contre, sont des éléments prosodiquement dépendants d’un hôte et qui apparaissent comme variantes de formes libres autonomes, dont ils partagent le sens et qui peuvent avoir une phonologie similaire, mais dont la distribution syntaxique superficielle est différente. Dans le cadre de cette dichotomie, des éléments comme les articles ou les prépositions monosyllabiques du fulfulde ont pu être classés comme des clitiques simples, tandis que les pronoms clitiques se rangent parmi les clitiques spéciaux. En effet, il est bien connu que les pronoms personnels en « moossiire » fulfulde du Burkina-Faso se répartissent en deux grands types. D’une part, les pronoms clitiques et d’autre part, ce que l’on appelle traditionnellement les formes fortes, toniques ou disjointes, qui ont le même type de comportement distributionnel que les SN habituels.

 (1) 

 Aali

 hokk oy -tee

 ɗum

 

 NOM

 V.- FUT-PR.PERS

PR .DEM

 

 Ali

 te donneras

 le

 

 Ali te le donnera

*Ali aan ɗum hokkoytee


 (2a)

 Aadu

 jaang-in-owan

talkuru

ndu

Seeni

 ko

muuɗum

 

NOM

V.- CAUS.-FUT

NOM

DET.

NOM

 PRED. 

PR.PERS

 

 Adu

fera lire

 lettre

la

Seeni

 pour 

lui

 

Adou fera lire la lettre à Séni pour lui

 (2b)

Aadu,

o

 jaang-in-owan

talkuru

 ndu

 to

makko

 

NOM

PR.PERS

 V.- FUT

NOM

 PRED. 

PREP.

PR.PERS

 

 Adou

il

 donnera

livre

 le

 à

lui

 

Adou, il fera lire la lettre à Séni 

On voit notamment en (1) que le pronom clitique -tee « te »en fulfulde apparaît suffixé au verbe, contrairement à la forme forte kanko « lui » en (2a) et au clitique o « il » accompagnant le SN et le clitique substitutif de SP pleins en (2a,b) qui ne le sont pas. On constate également que le pronom complément d’objet indirect -tee « te » précède le pronom d’objet direct ɗum « le » en (1) ; l’ordre inverse entre ces pronoms est agrammatical, alors que l’ordre C.O.I. et le C.I est un ordre possible pour les syntagmes pleins correspondants en (2a). On peut donc en conclure que les pronoms clitiques sont des clitiques spéciaux.

Ainsi les clitiques simples trouvent une place tout à fait naturelle. Il s’agit de mots indépendants sur le plan syntaxique qui sont rattachés postlexicalement à un mot adjacent (l’hôte) pour former un seul mot prosodique avec lui. On peut donc les appeler des clitiques postlexicaux. Nous suivons Kaisse (1985) ; Roger Labatut (1982) ; Mac Intosh (1982) et Yéro Sylla (1982) etc. qui adoptent l’hypothèse selon laquelle les interactions phonologiques et morphophonologiques entre clitiques postlexicaux et hôtes sont différentes de celles qu’on constate entre affixes et bases. Notamment, nous posons que la structure morphologique interne d’un mot syntaxique, ainsi que l’identité des morphèmes qui le composent, ne sont pas accessibles aux règles postlexicales, mais seulement à la structure phonologique et prosodique. Lorsqu’on les adopte strictement, ces hypothèses sont confrontées à un certain nombre de contre-exemples apparents bien connus et pour lesquels différents types de solutions ont été proposées. Tous les cadres théoriques reconnaissent d’une façon ou d’une autre l’existence d’une différence entre processus lexicaux et postlexicaux et c’est cette distinction qui sera cruciale et problématique dans la discussion des pronoms clitiques dans le fulfulde du Burkina-Faso.

II Propriétés syntaxiques particulières des pronoms clitiques

Les premiers travaux générativistes sur les clitiques, comme Perlmutter (1970) et surtout Kayne (1975), se sont principalement penchés sur le statut syntaxique particulier de ces éléments. Leur statut problématique du point de vue de l’interaction entre syntaxe, morphologie et phonologie n’a pas été véritablement pris en compte avant la publication de Zwicky (1977). En partant du fulfulde, Yéro Sylla (1982) a mis en évidence une série de propriétés syntaxiques particulières des pronoms clitiques dont on a pu montrer par la suite qu’elles étaient typiques de la situation en fulfulde, bien que l’on constate beaucoup de variation dans le détail. Nous allons les passer en revue ci-dessous en mentionnant au fur et à mesure certains cas particuliers intéressants.

II.1 Position des clitiques dans la phrase

II.1.1 Clitiques positionnés par rapport à un verbe fini

La propriété la plus immédiatement distinctive des pronoms clitiques dans la langue fulfulde est qu’ils n’apparaissent pas dans les mêmes positions que les SN ou SP pleins correspondants. Il s’agit donc de ‘clitiques spéciaux’au sens de Zwicky (1977). Ceci est particulièrement clair pour les cas où la phrase comporte un verbe fini. En effet, dans ce cas, les pronoms apparaissent en général devant ce verbe en (4), alors que la position habituelle des syntagmes pleins correspondants est d´apparaitre derrière ce verbe.

 (3)

 Issa

 jaang-i

 dewtere

 nde

ley

suudu

 jaang-irdu

 

 NOM

 V.- IMP

 NOM

 DET.

ADV.L

NOM

 NOM.-CL.NOM 

 

 Issa

 lit

 livre

 le

dans

salle

classe 

 

Issa lit le livre à l´école

 (4)

 Issa

 jaang-i

 nde

 

NOM

V.-IMP.

PR.PERS

 

 Issa

 lit

 le

 

Issa le lit

(5)

 *Issa

 nde

 jaang-ii

En fulfulde, les pronoms sont proclitiques aux formes finies (6a). Dans les formes verbales avec auxiliaire de temps, alors que les clitiques en général sont sur l’auxiliaire de lieu (6b), le clitique -nde est après le verbe infinitif et avec l’auxiliaire du conditionnel (6e), et sur le participe passé avec l’auxiliaire du passé (6c) ; -nde est cependant proclitique à l’auxiliaire du futur (6d) .


(6a)

Issa

 jaang-intee

nde/nde

keeŋga

suboka

 

NOM

V.- IMP-.PR.PERS

 PR.PERS

ADV.TPS

ADV.TPS

 

 Issa

 va t’apprendre

 le/la

demain

matin

 

Issa va t’apprendre le/la demain matin

*Issa neeban nde/nde jaangude


(6b)

Issa

 jaang-ii

 nde

ley

suudu

 jaang-irdu

 

 NOM

 V.-PERF.

PR.PERS

ADV.L

NOM

 NOM.-CL.NOM 

 

 Issa

 a lu

 le

dans

salle

classe 

 

« Issa l´a lu dans la salle de classe »

*Issa nde jaangii


(6c)

Issa

jaang-iino

nde

 

NOM

 V.-PERF.

PR.PERS

 

Issa

 lire

le

 

« Issa l´avait lu »

*Issa nde jaangiino


(6d)

Issa

jaang-oyta

nde

 

NOM

V.-IMP. FUT

 PR.PERS

 

Issa

lire

le

 

« Issa le lira »


(6e)

Issa

jaang-owiinoo

nde

 

NOM

V.- COND. PRES

PR. PERS

 

Issa

lirait

le

 

« Issa le lirait »

*Issa nde jaangowiinoo

7 *Issa nde jaang-owiinoo nyaande nyaande

Enfin, l’ordre des clitiques entre eux n’est pas le même que l’ordre entre les syntagmes pleins correspondants. En effet, comme nous le verrons plus loin, l’ordre des clitiques est fixe en (8a), contrairement à ce qui est le cas pour les syntagmes compléments (pour ceux-ci, des facteurs discursifs peuvent favoriser l’un ou l’autre ordre, mais l’ordre n’est pas syntaxiquement contraint) en (8b).

 (8a)

Issa

 hokk-owan

dewtere

 nde

Aali/

dewtere

 nde

 

NOM

V.-FUT.

NOM

DET.

 ALI

NOM

DET.

 

 Issa

donnera

 livre

le

 Ali

 livre

le

 

Issa le donnera à Ali/ le livre

 (8b)

Issa

 hokk-owan

nde

mo/

 hokk-owan

mo

 nde

 

NOM

V.-IMP.FUT.

PR.PERS

PR.PERS

V.-IMP.FUT

PR.PERS

 PR.PERS

 

 Issa

donnera

 le 

 lui

donnera

lui

 le

 

Issa donnera le livre à Ali/ à Ali le livre

(8c) *Issa mo nde hokkowan

On notera en particulier que l’ordre entre les clitiques correspondants en fulfulde (8c) est inversé. De plus, en fulfulde, si l’on a un COI. autre que lui, leur, on obtient l’ordre C.O.I. suivi du COD. en (9a).

 (9a)

 Issa

 hokk-owan

 kam

 nde

 

NOM

V.-IMP.FUT.

PR.PERS

PR.PERS

 

 Issa

donnera

 me

 le

 

Issa me le donnera

(9b) *Issa nde kam hokkowan

On constate donc que des facteurs complexes régissent l’ordre des clitiques entre eux avec des variations au niveau de la langue du « moossiire », fulfulde du Burkina-Faso.

II.1.2 Clitiques positionnés par rapport à un verbe non fini

Dans les cas où un clitique se combine avec un verbe à l’infinitif ou au participe, le fulfulde exige l’enclise, comme cela apparaît en (10a,b) (cf. aussi 6c, 6e ci-dessus). On remarquera que le fulfulde permet la cliticisation au participe passé comme en (10b), En « moossiire » du Burkina-Faso, on constate également une proclise avec l’infinitif et le participe présent en (10c) (le participe passé étant incompatible avec les pronoms clitiques), comme avec les verbes finis en (10d).

 (10a)

 Issa

yiɗ-i

 jaangude

 nde

 

NOM

V.-IMP.

V.-INF

 PR.PERS

 

 Issa

veut

 lire

 le 

 « Issa veut le lire »

*Issa yidi nde jaangude


 (10b)

 nde

ni

o

jaang-ii 

ɗum

ɗum

 hooy-ii

 firtude

 

CONJ.S

PART.

PR.PERS

V.-PERF.

PR.PERS.

PR.PERS.

V.-PERF.

V.-INF.

 

dès que

 il

cela

 a lu

le

ce, cela

fut facile

 de comprendre

 

« Une fois qu´il l’a lu, ce fut facile à comprendre »

 (10c)

 nde

ni

ɗum

jaang-anoo 

 ɗum

 hoy-i

 firtude

 

CONJ.S

PART.

PR.PERS

V.-P.PRES

PR.PERS.

V.-PERF.

V.-INF.

 

Dès que

 il

cela

 ayant lu

 il

fut facile

 de comprendre

 

« l´ayant lu, il fut facile de comprendre »

*nde o nde janng-unoo, dum hooyii firtude


 (10d)

 Aali

 na

yi ɗ- i

 sottude 

 nde 

 

NOM

V.-IMP.

V.-INF

 PR.PERS

PR.PERS

 

Ali

 il

 veut

 vendre

 le

 

« Ali veut le vendre »

*Ali na yidi nde sottude

 (10e)

 nde

o

 yi´u-noo

kam 

 

CONJ.S

 PR.PERS

V.-PART.PRES.

PR .PERS

 

 (en)

 il

 ayant

 me

 

 « Lorsqu’il m’a vu »

On remarquera que le standard orthographique rattache les enclitiques au verbe dans toutes les langues. Ces conventions orthographiques reflètent le fait que les clitiques ne sont pas, dans ces phrases, malgré les apparences superficielles, dans la même position qu’un syntagme plein correspondant. En effet, contrairement aux syntagmes, les enclitiques ne peuvent en aucun cas être séparés du verbe en « moossiire » du Burkina-Faso.

II.1.3 Clitiques positionnés par rapport à un verbe à l’impératif

En « moossiire », fulfulde du Burkina-Faso, les clitiques apparaissent comme enclitique avec les impératifs positifs en (11a), mais comme proclitique avec les impératifs négatifs en (11b). En fulfulde, dans les impératifs négatifs, on trouve une alternance selon les dialectes entre une conservation de la proclise (11c) et une variante innovante où l’enclise se généralise à tous les emplois de l’impératif (11d).

 (11a)

 jaang-u

 nde !

 

 V.-IMPER.

PR.PERS

 

 lis

 le

 

 « lis le ! »

 (11b)

taa 

jaang-u

 nde

 

 NEG.

V.-IMPER.

PR.PERS

 

 ne.pas

lis

 le

 « Ne le lis pas ! »

(11c) *nde taa jaangu nde

(11d) *jaangu nde taa

On notera que les mêmes types de contraintes rigides sur l’ordre entre clitiques, constatées dans le cas de la proclise pour les formes finies, se retrouvent également dans les cas d’enclise sur les formes non finies et les impératifs, bien que l’ordre entre les clitiques ne soit pas toujours le même en enclise et en proclise. Les impératifs correspondant à (9a,b) sont donnés en (12a,b).

(12a)

 hokk-or- am 

 nde 

 

V.- BEN.-PR.PERS

PR.PERS

 

 donnes-moi

 le

 

« donnes-le-moi ! » 

(12b)

 sott-ir-ɓ

 ɗe

 

V.- BEN.-PR.PERS

PR.PERS

 

 vends-leur

 les

 « vends-les-leur ! » 

II.1.4 Contiguïté des clitiques avec le verbe

D´ après Yéro Sylla ( 1982 p.140-144), « ce domaine est réservé au comportement syntaxique de la plupart des pronoms personnels, parce que ceux qui sont proches du verbe ou reliés au verbe, peuvent être considérés comme clitiques ». Comme nous l´avons vu plus haut au niveau de l´introduction, les clitiques sont des éléments qui n´apparaissent jamais dans une position libre mais s´appuie sur un mot qui vient ou qui suit contrairement à d’autres variantes des degrés. La distinction des deux listes de clitiques (les clitiques faibles et les clitiques forts) se fait selon que les pronoms satisfont totalement ou partiellement aux conditions suivantes :

(i)-Sur le plan syntaxique, le clitique doit être dépendant d´un verbe et pas d´un autre élément, sinon il ne peut pas intervenir entre le verbe et le pronom.

(ii)-Sur le plan morphologique, il se place à une position qui ne pourrait pas être constaté par un nom.

(iii)- sur le plan sémantique, il est possible de reduire les marques aspectuelles caractéris-tiques.

II.1.4.1 les pronoms clitiques faibles

Ce sont :

  • .les petits pronoms sujets préverbaux
  • les pronoms sujets longs
  • les petits pronoms

Pour les trois propriétés précitées, le pronom accepte seulement le premier (i), la subordination au verbe

II.1.4.1.1 les petits pronoms sujets préverbaux

Dans les deux premières phrases, nous remarquons que l´auxiliaire suffixé owan << futur>> ne peut pas être placé avant, ou après le nom. C´est à dire entre eux et le verbe, alors que dans les trois dernières phrases, l´auxiliaire peut être placé entre le pronom sujet et le verbe

Nous remarquons le même phénomène avec l´auxiliaire yo.

 Exemples en (13), (14a,b,c) :


(13)

yo

 ɓe

njah-owan

 

AUX.

PR .-PERS

V.-IMP -SUFF FUT.

 

-

 ils

iront

 

Ils iront

Mais, il est mieux de dire en (14) :


(14a)

 mi

yah-owan

 

PR.PERS

V.-IMP. –SUFF. FUT

 

 je

irai

 

J’irai

(*ma mi yah-owan)


(14b)

a

yah-owan

 

PR.-PERS

V.-IMP.–SUFF. FUT

 

tu

iras

 

tu iras

(*ma a njah-owan)


(14c)

min

njah-owan

 

PR.PERS

V.-IMP. –SUFF. FUT

 

nous

irons

 

Nous irons

(*ma min njah-owan )

Exemple en (15)  :


(15a)

Aali

yo

sal-ii

 

NOM

 AUX.

V.-IMP.

 

Ali

 a

 refusé

 

„ Ali a refusé“

 mais


(15b)

yo

mi

sal-ii

 

 AUX.

PR.PERS

V.-IMP.

 

 Aux.

j’ai

 refusé

 

„ J’ai refusé“

(*mi yo salo)


(15c)

yo

min

cal-ii

 

 AUX.

PR.PERS

V.-IMP.

 

 Aux.

nous

 refuser -

 

« Nous avons refusé »

(*en yo calo)


(15c)

yo

on

cal-ii

 

 AUX.

PR.PERS

V.-IMP.

 

 _

vous

 refusé

  

Vous avez refusé

(*on yo calo)

II.1.4.1.1.2. Les pronoms sujets longs

Ils satisfont aussi aux premières conditions. Cependant, contrairement aux pronoms sujets courts, il est possible de faire précéder des particules locatives et ou deictiques avant les pronoms sujet et le verbe.

(17) na  a yurm –i-ni
 
  • PART.
TU V.-CAUS.-IMP.
  que tu fait pitié
  „ tu fais pitié“
 na  min njah-a
PART. PRON V.IMP.
  nous allons
  „ Nous allons“
(19) na o yah-a
   PART. PR.PERS  V.-PERF.
  que  il  est. allé
  „Il s’en va“

La présence des particules locatives na avant le pronom et le verbe est possible car la particule apparaît comme un clitique, qui est reste quoique intégré au reste de la phrase.C´est un statut de clitique qui fait souvent que na est réduit à ses éléments vocaliques dans la troisième phrase.

Les petits pronoms objets

Il existe en fulfulde, des phrases comme la suite, où l´apparition de l´ordre de l´objet complément est difficile. Des exemples en (20), (21) :

(20) mi hokk-ii maaro hoɓɓ-e
  NOM V.-PERF.
  • NOM
NOM
  je ai donné 
  • riz
 hôtes .
  J´ai donné du riz aux hôtes

(21) 

 mi

holl-ii

Aali

luumo

 

PR.PERS 

V.-PR.PERS

NOM

NOM

 

 je

ai montré 

Ali

marché

  

J´ai montré à Ali le marché

Dans ces phrases, l´ordre du nombre de sujet ne peut pas être interverti. Cependant, quand nous avons replacé des noms en deuxième position avec des pronoms correspondants, ceux-ci sont obligatoires dans la première position à condition que le nom hoɓɓe <> soit de retour et Ali serait repris avec le pronom.

Exemples en (22), (23) :

(22) mi hokk -ii ɗum hoɓɓ-e
  NOM V.-PERF.
  • PR.PERS
NOM
  je ai donné 
  • cela
 hôtes .
  J´ai donné cela aux hôtes
(23) mi hokk -ii ngo hoɓɓ-e
  NOM V.-PERF.
  • PR.PERS
NOM
  je ai donné 
  • l´ai
 hôtes
  Je l´ai donné aux hôtes

La fonction de cette contrainte est de contenir plusieurs possibilités de clitiques proche des conditions du verbe .

II.1.4.1.2. Les pronoms clitiques forts

Les pronoms clitiques forts remplissent les quatre conditions qui sont précitées au début. Ce sont des sujets pronoms postposés et la forme allongée de la deuxième personne. (ɗaa) et de la troisième personne du singulier objet (ɗon).

II.1.4.1.2.1. Le pronom sujet postposé

Exemples

(24) nja-ru-mi de mbelt - u -mi
V.-PERF.-PR.PERS PREP. V.-PERF.-PR.PERS
j´ai bu et je suis content
„ J´ai bu et je suis content“
(25) nja-ru-ɗ-aa de mbelt-u-ɗ-aa
  V.-PERF.-PR.PERS PREP. V.-PERF.-PR.PERS
  tu as bu et tu es content
  Tu as bu et tu es content
(26) nja-ru-ɗ-en de mbelt-u-ɗ-en 
  V.-PERF.-PR.PERS  PREP. V.-PERF.-PR.PERS 
   nous avons bu  et  tu sommes contents  
  „ Nous avons bu et nous sommes contents“
(27) nja-ru-ɗ-on de mbelt-u-ɗ-on 
  V.-PERF.-PR.PERS  PREP. V.-PERF.-PR.PERS  
   vous avez bu  et vous êtes contents 
  „Vous avez bu et vous êtes contents“

Ces pronoms sont ainsi reliés aux verbes et forment ensemble avec ceux-ci une unité phonologique qui est matérialisé dans l´orthographe avec un trait d´union. A l´exception de la première personne du singulier mi « je », toutes les autres personnes peuvent être découpés du verbe par une des formes allongées de la deuxième et de la troisième personne du singulier objet. Nous connaissons d´autre part que la position post-verbale n´est pas une position idéale de sujet, le fulfulde est une langue de type SVO, le substantif sujet peut venir toujours avant le verbe dans une phrase non emphatique. 

II.1.4.1.2. 2. Mo et ma

Les objets clitiques forts sont des pronoms de la deuxième et de la troisième persone du singulier. Mo << troisième persone du singulier >> apparaît seulement dans le contexte où le pronom mi <> est antéposé.
Exemples :

(28) Aali suud-ii mo jal-tin mi mo
  NOM V.-PERF. PR.PERS V.- PERF. PR.PERS
  • PR.PERS
  Ali a caché lui faire sortir je
  • lui
  „ Ali l´a caché et je l´ai fait sortir.“
(29) kaal-an-ma mi tan ni nju´u ɗ´aa kaanɗ-u-ɗ-aa  
  V.-IMP.-PR.PERS PR.PERS PR.PERS PREP. V.-PERF.-PR.PERS V.-PERF. -PR.PERS  
  j´ai parlé lui cela et. puis tu es surpris faire des crises tu
  „ je t´ai seulement parlé et puis soudain tu as fait des crises“

La postposition de mi <> permet aussi l´apparition de maa <> :(30)

(30) Aali suud-ii mo faa weeti jal-tin mi mo
  NOM V.-PERF. PR.PERS
  • jusqu´à
  • matin
V.- PERF. PR.PERS
  • PR.PERS
  Ali a caché lui a. caché lui faire sortir je
  • lui
  „Ali l´a caché jusqu´au matin et je t´ai fait sortir“
(31) kaal-an-ma mi tan kaanɗ-u-aa
  V.-IMP.-PR.PERS PR.PERS PR.PERS V.-PERF. PR.PERS
  j´ai parlé lui cela tu as fait des crises
  „ je t´ai seulement parlé et puis tu as fait des crises“

Mo apparait seulement lorsque mi est postposé, mais la présence seulement de P2 peut conditionner l´apparition de ma

Exemples :

(32) ko e ɗume Aali naw-n-iri ma ?
  PRED. PREP. ADJ.INT. NOM V.-CAUS.-PERF. PR.PERS
  c´est avec quoi Ali a.blessé-moyen toi
  C´est avec quoi Ali t´-as blessé ?
(33) wo sawru Aali naw-n-iri ma ?
  PRED. NOM NOM V.-CAUS.-PERF. PR.PERS
  c´est bâton Ali a blessé toi
„ C´est avec un bâton que Ali t´as blessé“
(34) ko Aamadu nodd-ii ma
  PRED. NOM V.-PERF. PR.PERS
  c´est Amadou a appelé toi
  C´est Amadou qui t´as appelé“
II.1.4.1.2.3. L´apparition de l´ordre des clitiques préverbaux

Si nous représentons l´objet clitique avec Clo, le sujet clitique avec Cls et le verbe avec V, nous pouvons schématiser l´ordre d´apparition des clitiques postverbaux avec l´hexagone suivant :

JPEG - 6 ko

Ce schéma est soumis aux conditions suivantes :
_Clo humain est apparu avant Clo non humain
Ce sont quatre possibilités de combinaison selon l´hexagone. Chaque combinaison est illustré par un nom.
Partie supérieure de l´hexagone.

V- Cls - Clo

(35) kaal-an-mi mo ɗum
  V.-IMP.-PR.PERS PR.PERS PR.PERS
  j´ai parlé lui cela
  „ Je lui ai parlé de cela“

V- Cls-Clo-Clo

(36) kokku-ɗaa mo ngel
  V.-PR.PERS PR.PERS PR.PERS
  j´ai donné lui cela
  „ Tu le lui as donné“

En dessous, un découpage de l´ Hexagone :
V - Clo -Cls

(37) cuu-ɗu-mi mo
  V.-PR.PERS PR.PERS
  j´ai donné lui
  „ Je l´ai caché“

V - Clo - Cls – Clo

(38) cuu-ɗu-ma mi mo
  V.-PR.PERS
  • PR.PERS
PR.PERS
  j´ai caché te lui
  „ Je te l´ai caché“

La condition qui concerne l´apparition de l´ordre des clitiques postverbaux montrent que ceux-ci peuvent être déjà employés dans une phrase qui est illustrée à la section des clitiques faibles.

(39) mi hokk -ii hoɓɓ-e maaro
  NOM V.-PERF. NOM NOM
  je ai donné hôtes riz
  J´ai donné aux hôtes du riz

Nous avons dit que, si le deuxième objet non humain est remplacé par un pronom, il se place en première position sous les conditions dont les clitiques concernés satisfont :

(40) mi hokk -ii ɗum hoɓɓ-e ɓe
  NOM V.-PERF.
  • PR.PERS
NOM DET.
  je ai donné cela hôtes les
  J´ai donné cela aux hôtes

Les conditions de l´ordre d´apparition du clitique postverbale prédictées montrent que nous pouvons pronominaliser hoɓɓe <> avec un pronom. Nous revenons à ce pronom qui est relié immédiatement en position postverbale ; cela donne :

(40) mi hokk -ii ɓe ɗum
  NOM V.-PERF.
  • PR.PERS
  • PR.PERS
  je ai donné
  • leur
cela
  Je leur ai donné cela

Pour conclure, même si dans quelques cas extrêmement limités les pronoms clitiques peuvent être séparés du verbe, ils ne peuvent en aucun cas apparaître dans une phrase où le verbe dont ils dépendent est absent, comme le montre l’agrammaticalité des réponses elliptiques (42a,b,c,d,e) et du gapping dans (43 a) par exemple. On remarquera que ceci est vrai même en fulfulde du Burkina-faso où le clitique peut apparaître non contigu au verbe dans les quelques cas que nous venons de discuter .

(42) a ɗume Issa yi´ii ? *nde /*mi [ que voit Issa ? *le./*me]
b. *Ali na yi´a nde/kam [= Ali le/me voit]
c. *e moy haaldi mo Aali ? [A qui lui parle Ali ?]’
d. *kamɓe./*moi. [‘leur. / moi.’]
(43) *Aali nde yi´i, dey Sali yi´i nde/miin [= Ali voit le, et Sali voit le/me]

De même, les clitiques ne peuvent être directement cliticisés à une catégorie autre qu’un verbe, même si celle-ci peut régir un SP plein qui correspond à ce clitique. C’est ce que montrent des exemples comme les suivants, où, comme indiqué en (44a,b), le clitique est sémantiquement le complément d’objet indirect de l’adjectif attribut, mais doit cependant avoir le verbe copule comme hôte.

(44) jaanɗe na naand-i tiiɗ-an-de e Aadu
  NOM PART. V.-IMP. V.-BEN.-IMP. PREP. NOM
  étude être semblent difficile à Aadu
  Les études semblent difficiles à Ali
(45) jaanɗe na naand-i tiiɗ-an-de mo
  NOM PART. V.-IMP V.-BEN.-IMP. PR.PERS
  étude être sembler difficile lui
  Les études lui semblent difficiles

*jaanɗe na mo naandi tiiɗugol
Enfin, même en l’absence de verbe, un adjectif épithète ne peut régir un clitique complément d’objet indirect en (46a,). On doit recourir à une forme forte introduite par une préposition (46b).
(45) a. * jaanɗe na mo tiiɗani
b * jaanɗe tiiɗude e makko

II.1.5 La montée des clitiques

En fulfulde, il existe des classes de verbes qui régissent des SV non finis et qui autorisent ou exigent que les compléments du verbe régis soient cliticisés sur le verbe recteur et non sur le verbe dont ils sont un argument sémantique. Dans les exemples en (47a,b), le pronom est l’argument du verbe enchâssé jaangude « lire » mais il doit se cliticiser sur le verbe recteur hebugol « avoir ». En (47c), le pronom argument du verbe enchâssé peut se cliticiser soit sur celui-ci, soit sur le verbe recteur avoir. Ce phénomène est traditionnellement désigné par le terme de ‘montée des pronoms clitiques’.

(47a) Ali hebb-ii dewtere nde
  NOM V.-PERF. NOM DET
  Ali a eu livre le
  Ali a eu un livre
(47b)
Ali
hebb-ii
nde
 
NOM
V.-PERF.
PR.PERS
 
Ali
a eu
le
 
« Ali l’a eu »

*Ali nde hebb-ii

(47c) Ali na yiɗ-i hebb-ude dewtere nde
  NOM PART V.-IMP. V.-IMP. NOM PR.PERS
  Ali être veut avoir livre le
  Ali veut avoir le livre
(47d) Ali na yiɗi jaang-ude nde
  NOM PART V.-IMP. V.-IMP. PR.PERS
  Ali être veut lire le
« Ali veut le lire »

*Ali na yiɗi nde hebbude

Il est intéressant notamment de contraster (47b). En effet ce dernier montre qu’ en fulfulde, dans les temps composés avec participe passé, l’impossibilité de conserver les clitiques sur le verbe plein ne peut s’expliquer par une incompatibilité du pronom clitique avec la forme même du participe passé. Elles montrent que la position spéciale des clitiques dans ces structures est une conséquence d’un phénomène plus général d’héritage des arguments du verbe non fini par le verbe recteur.
Enfin, on notera que lorsqu’il y a plusieurs clitiques arguments d’un même verbe, ils ne sont pas libres de monter indépendamment les uns des autres. Si l’un des clitiques monte, les autres doivent le suivre (“bandwagon effect”), comme cela est illustré par les exemples (48a), (48b) :

(48a.) Ali na yiɗ-i hokk-ude ɓe nde
  NOM PART V.-IMP. V.-INF. PR.PERS PR.PERS
  Ali il vouloir donner leur le
  « Ali veut le leur donner »

*Aali na yiɗi ɓe hokkude ɗum

(48b) Muusa na yiɗ-i holl-ude ɓe o
  NOM PART. V.-IMP. V.-INF PR.PERS PR.PERS
  Ali il veut montrer leur lui
  « Moussa veut le leur montrer »

*Muusa na yiɗi o ɓe hollude

(48c) * Sali yiɗi mo- o hoowude « Sali veut marier – lui-la »

(48d).*Issa ɗum –makko sonnirde « Issa vend –cela- lui »

L’ensemble des données discutées ici montre clairement que les pronoms clitiques dans le fulfulde sont des clitiques spéciaux au sens de Zwicky (1977), puisqu’ils n’apparaissent pas dans la position des syntagmes pleins qui leur correspondent. Cependant, le principe de positionnement des clitiques fait référence à des propriétés syntaxiques (contiguïté au verbe) et morphosyntaxiques (forme finie, non finie, impérative) et non prosodiques. Ceci nous fournit donc un premier argument en faveur de l’idée que les pronoms clitiques doivent en fait être analysés comme des affixes flexionnels du verbe dans une langue comme le fulfulde du Burkina Faso. De plus, le fait que les clitiques doivent être contigus au verbe montre qu’ils sont très sélectifs quant à la catégorie syntaxique de l’élément auquel ils s’attachent, caractéristique typique des affixes et non des clitiques selon les critères de Zwicky et Pullum (1983) .

On peut suggérer suivant Fontana (1993, 1996) que les pronoms clitiques étaient au contraire de véritables clitiques spéciaux. On peut partir sur la base de l´affirmation de Fontana pour dire que les clitiques se placent syntaxiquement avant le verbe ou lui sont suffixés mais qu’ils sont, par défaut, prosodiquement enclitiques. Le verbe étant le premier élément de la phrase, mais pouvant être précédé d’un constituant dans une position initiale. Ainsi on obtient des exemples comme les suivants, inspirés de ceux de Fontana (1996 : 55 ; 1993 : 20).

(52a)  dey ko  ɓe  kok-an  ɗum yimɓe wuro ngo
  PRED. PRED. PR.PERS V.-IMP. PR.DEM  NOM NOM DET.
   mais que  ils  donnent  cela  gens village le
 « Mais qu´ils le donnent aux gens du village »
(52b) dow ɗum   kaɓd-u -ma mi  yeeso  laam-ɗo o
  ADV.L PR.PERS. V.-IMP.-PR.PERS PR.PERS ADV.L NOM.-CL.NOM DET.
  sur cela  affronte-toi me  devant roi le
  « sur cela, je t´affonte devant le roi »
(52 c) hooy-u-mi  mo  dagum  mawn-iiwo
  V.-PERF.-PR.PERS  PR.PERS COMP.  NOM.-CL.NOM
   je considère  lui  comme  frère
  « Je le considère comme un frère »
(52d)  saabe   ke  on  kulɓ-in-ii  ɓe
   CONJ.S  CONJ.S PR.PERS V.-CAUS.-PERF. PR.PERS
   parce que  Part.  vous  effrayer-avoir  les
   « parce que vous les avez effrayé »

En (52a), on a une subordonnée et l’élément en position initiale est le subordonnant que.En (52b), le SN objet est dans la position finale et en (52c), c’est le verbe lui-même qui occupe cette position. L’exemple (52d) est intéressant car il montre un cas d’interpolation. De tels exemples sont possibles à cette époque parce que la structure syntaxique des subordonnées offre une position préverbale où apparaît le sujet on/ vous qui sépare le clitique ɓe/les du verbe. 

III.2 Le redoublement des SN ou SP pleins par des pronoms clitiques

En Fulfulde, on constate une distribution complémentaire entre les pronoms clitiques et les syntagmes pleins correspondants, ce qui est illustré en (53 a, b, c, d).

(53a)  Aali jaang-i dewtere nde
  PR.PERS V.-IMP. NOM DET.
  Ali  lit livre le
  « Ali lit le livre »

(53b)
 Aali jaang-i nde
  PR.PERS V.-IMP. PR.PERS
  Ali  lit le
  « Ali le lit »
(53c)  Aali jaang-i nde dewtere nde
  PR.PERS V.-IMP. PR.PERS NOM DET.
  Ali  lit le livre le
  « Ali le lit le livre »

 *Aali nde jaangi nde dewtere


(53d)
 Aali na wiɗ jaang-ude nde, dewtere nde
  PR.PERS PART. V.-IMP. V.-IMP. PR.PERS NOM DET.
  Ali il veut  lit le livre le
   « Ali veut le lire, le livre »

La phrase (53c) est un cas où le SN objet direct le livre est dit ‘doublé’ par un clitique coréférent le. Il faut distinguer ce cas de celui de la dislocation à droite donné en (53d). La différence de statut est indiquée à l’écrit par la virgule, qui marque une rupture intonative entre la phrase et le syntagme disloqué, cette rupture étant absente en (53c). Les phrases avec redoublement par un clitique sont considérées comme inacceptables en fulfulde standard normatif. La phrase avec dislocation (53d) est parfaitement grammaticale, bien que leur utilisation en discours soit soumise à certaines conditions. Les données sur cette question sont extrêmement complexes, d’une part parce qu’elles sont soumises en fulfulde, à de fortes variations selon les dialectes et les registres, et d’autre part parce que la possibilité du doublement est liée en partie à des facteurs pragmatiques et discursifs complexes, ce qui rend incertains les jugements sur les phrases hors contexte.

Conclusion

Les pronoms clitiques de manière générale et en particulier ceux de la langue fulfulde ont fait l’objet de nombreux travaux. Cependant, on n’a pas toujours suffisamment mis en lumière leur rôle clef pour la compréhension des propriétés des interfaces entre les composants de la théorie linguistique. Les études précédentes se sont généralement focalisées sur un seul aspect de la cliticisation, le plus souvent sur les phénomènes syntaxiques, en négligeant les propriétés morphologiques et phonologiques.
Dans cette étude, nous avons essayé de donner une vue d’ensemble de la complexité des données, en prenant en compte à la fois les propriétés syntaxiques, morphologiques et phonologiques des pronoms clitiques en fulfulde. Ce survol fait clairement apparaître le défi posé par ces éléments aux théories grammaticales. Leurs propriétés morphophonologiques doivent être réconciliées avec leurs caractéristiques syntaxiques. Ainsi, les clitiques constituent un domaine d’une importance cruciale pour comprendre les interactions entre les différents modules de la grammaire et leur organisation interne. C’est dans cette perspective qu’il nous semble pertinent de les étudier.

Les données que nous avons présentées font apparaître un grand degré de variation dans les comportements des pronoms clitiques, à la fois au sein de la langue fulfulde. De ce point de vue, ce domaine constitue un champ d’investigation particulièrement riche pour la problématique de la variation, à la fois synchronique et diachronique, au sein d’une langue comme le fulfulde ayant des dialectes proches. Au vu de la variation constatée, il semble très difficile de soutenir que les clitiques correspondent à une catégorie unitaire définissable de façon uniforme. Cependant, nous croyons qu’il y a une tendance en fulfulde, à ce que les pronoms clitiques se comportent comme des éléments morphologiques. En particulier, nous concluons que leurs propriétés sont très proches de celles des affixes flexionnels et des classes nominales. Nous pensons que des recherches futures pourront montrer de façon plus convaincante que les clitiques dans ces conditions peuvent déboucher sur la dislocation et les structures informationnelles. C´est ainsi Givon (1976) dans son étude, propose que l’accord se développe d’abord avec les arguments qui sont les plus susceptibles d’être des topiques.

Tableau  : Matrice positionnelle des clitiques en fulfulde portant sur le modèle de (Perlmutter 1970 : 226)

Position

I

II

III

IV

V

VI

VII

 

mi (je)

taa (ne.pas)

kam (me)

 ndu.(le)

kanko(lui)

ley.(y)

ley (en)

 

a.(tu)

ma (te)

nde (la)

kambe.(leur)

 

 

à.

 

mo. (il),

o (elle)

min (nous)

anon (vous)

be.les

 

 

 

dum.(on)

en (vous)

 

 

 

 

 

 

etc.

 se

 

 

 

 

 

bibliographie

Diallo, Abdourahmane. (2000). Grammaire Descriptive du pulaar du Fuuta Jaloo , Frankfurt am Main.

Fontana, Josep M. (1993). Phrase Structure and the Syntax of Clitics in the History of Spanish. Thèse de doctorat non publiée, University of Pennsylvania.
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Kayne, Richard S. (1975). French Syntax : The Transformational Cycle. Cambridge, Ma : MIT Press. Traduction française : syntaxe du français. Paris : Le Seuil.
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Moravcsik J. M. E. (1974). Branching Quantifiers, English, and Montague Grammar. Theoretical Linguistics, 1, 139—157,.
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Sylla, Yéro. (1982). Grammaire Moderne du pulaar . Dakar, Abidjan et Lomé Nouvelles Editions Africaines du Sénégal (NEA)
Zwicky, Arnold M. (1977). On Clitics. Bloomington, In. : Indiana University Linguistics Club.

Zwicky, Arnold M. et Pullum, Geoffrey K. (1983). English : cliticization and inflection Language 59.3, 502-513.

Voir la totalité de l'article ci-joint :

Analyse synchronique et polysémique des notions de topic et de focus en fulfulde du Burkina-Faso

par Dr. Diallo Adama

Résumé

Le but de cet article est de montrer que les notions de « prédication » et « d’emphase » sont au cœur de la construction des valeurs topicales et focales. Elles sont employées par les linguistes du cercle de linguistique de Prague pour montrer que la présupposition est ce qui est à propos d´une expression (comme contrasté pour commenter), et l’emphase est ce qui est souligné dans l’expression (comme contrasté au fond). Ces deux concepts qui ont été établis comme moyens de base d’analyse d´une phrase permettent de construire plusieurs schémas de phrases impliquant le terme extraposé et ses référents anaphoriques. Dans la littérature plus récente, certains linguistes ont montré que cette paire de concepts « prédication » et « d’emphase » s’appuie sur l’analyse des éléments de la structure informationnelle et la structure communicative des phrases pour générer plusieurs types de focus et de topics. Ainsi nous devons nous attacher à démontrer que la prédication doit être obtenu de quelque chose connu et agrée (préssupposition) sur quelque chose de nouveau et instructif et « c’est la nouvelle information » qui est principalement soulignée(emphase) ; de sorte que prédiction et emphase émergent comme deux aspects d’un simple modèle d’articulation.

Mots clés

Préssupposition, l´expression focale, nouvelle information, emphase, élément prédicatif et rhématique

Summary

The purpose of this paper is to show that the notions of "preaching" and "emphasis" are at the heart of the construction and topical focal values They are used by linguists of the Prague linguistic circle to show that the assumption is that this is about an expression (as contrasted to comment), and the emphasis is what is emphasized in the expression (as contrasted at the bottom). These two concepts that have been established as a basic means of analysis of a sentence can build several patterns of sentences involving the term and its referents extraposed anaphoric. In more recent literature, some linguists have shown that this pair of concepts "preaching" and "emphasis" is based on the analysis of elements of the informational structure and the communicative structure of sentences to generate several types of focus and of topics. Thus we must work to show that preaching must be obtained from something known and approved (préssupposition) on something new and informative and that is "new information" that is mainly emphasized (emphasis added), so that prediction and emphasis emerge as two sides of a simple model of articulation.

Keys words

the accentuated intonationality, the accidental surplus, essential constituting, focal expression, point of an expression, new information, extra-predicative, rhématic element.

Introduction

L’étude des caractéristiques du focus et du topic dans le fulfulde cherche à démontrer la pertinence des facteurs interactionnels avec la structure informationnelle à travers une description détaillée des constructions topicales et focales du fulfulde. L’étude vise à construire un système pragmatique de phrases préssupposées capable d’impliquer le terme extraposé et ses référents anaphoriques dans plusieurs schémas de phrases.

Les objectifs consistent à déterminer les différents niveaux syntaxiques du topic et du focus qui ont un statut à la fois morphosyntaxique et interactif. La problématique consiste à montrer que l’analyse des données interactives met en question le postulat selon lequel l’utilisation du focus et du topic s’expliquerait par son rôle de présupposition de l’information et de sa structuration dans le discours.
La première partie de la méthodologie porte sur la construction prédicative et emphatique qui fournit les bases thématiques nécessaires pour les types de focus et de topique à travers les schémas de phrase. Cela pourrait sembler être cette matière (ce qui est au sujet de l’expression) est quelque chose largement indépendant de la clivée (conçue en tant que celui qui stresse les efforts d’expression).
La deuxième partie de la méthodologie offre diverses applications des marqueurs topicaux et focaux d’énoncés disloqués à travers la construction des phrases prosodiques et intonatives.

Les hypothèses montrent qu’une analyse des activités sociales fondées sur les facteurs interactionnels et prosodiques de l’information peut faciliter la nouvelle promotion au statut intonatif et prosodique du topique et du focus.
Nous allons d’abord procéder à la définition du cadre théorique, ainsi qu’ à l’analyse des notions de « prédication » et « d’emphase, en montrant comment la définition de ces deux notions permet de générer une base thématique pour la création de plusieurs types de focus et de topic ; celle de la structure informationnelle et communicative et enfin les notions de saillance thématique et saillance rhématique du référent.

1.Analyse du cadre théorique

Le terme de prédication est comparable à ce que les pères de l’école linguistique de Prague voudraient nous indiquer comme étant le noyau plausible de la notion de l’emphase. Dans le sens le plus habituel, la présupposition est ce qui est à propos d´une expression (comme contrasté pour commenter), et l’emphase est ce qui est souligné dans l’expression (comme contrasté au fond). Commençons par la notion de la matière ou prédication, de "cela au sujet duquel une expression (ou une phrase) est". Pour être sûr, l’emphase est souvent conçue aujourd’hui comme quelque chose qui se produit seulement dans quelques expressions, et qui devient particulièrement approprié en combinaison avec les marqueurs d´emphase ou marqueurs intonatifs (c.-à-d. particules comme seulement, même, également c’est…que/qui etc.). Le clivage dit alors quelque chose au sujet de l’entité indiquée ainsi par la matière (prédication) (habituellement sans présupposer n’importe quoi) et développe un nouveau thème (prolongeant la partie commune). L’information nouvelle prise comme noyau de l’expression, n’est pas de l’excédent accidentel de certaines expressions mais un constituant essentiel de chaque expression significative de "l´expression focale" et la préssupposition peut être vue comme la seule manière de marquer l’information nouvelle. Cependant, la vue préconisée ici est basée sur la conviction que toutes les expressions ont une "logique" qui empêche ces deux choses d’être totalement indépendantes. Le point d’une expression doit être obtenu de quelque chose connu et agrée (préssupposition) sur quelque chose de nouveau et instructif et « c’est la nouvelle information » qui est principalement soulignée(emphase) ; de sorte que prédiction et emphase émergent comme deux aspects d’un simple modèle d’articulation.

1.1 Analyse des notions interactives des notions de prédication et d’emphase

Nous allons envisager l’analyse des notions de « prédication » et « d’emphase » tout en considérant les rapports qu’ils entretiennent. Les définitions de la notion de prédication sont nombreuses : nous nous contenterons de rappeler celles qui se situent dans une perspective informationnelle, en retenant celle(s) dont la mise en relation avec la notion de cadre est pertinente. Parmi les définitions les plus fréquentes dans la littérature, on mentionnera les suivantes :

ce dont on parle (« aboutness », « à-propos ») : une telle approche correspond au topique chez Lambrecht (1994) et chez Dik (1997) :

(1 )

buuru

joor+ɗo,

mi

ɲaam+ii

ɗum

sanne

 

nom

adj.+cl.nom

pr.pers

v.+perf.

pr.dem

adv.tps

 

pain

sec

je

ai mangé

en

beaucoup

 

Du pain sec, j’en ai beaucoup mangé

b) le point de départ psychologique et/ou positionnel : cette définition rejoint celle du thème chez Halliday (1994)

( 2 )

mi+in,

buuru

am

won

ɓur+uɗo

yooru+de

 

pr.pers+suff.

nom

adj.poss

aux.

superl.+cl.nom

adj.+inf

 

moi

pain

mon

est

le plus

sec

 

Moi, mon pain est le plus sec

c) l’élément peu informatif  : il s’agit du thème dans les travaux développés par l’école de Prague, puis par Firbas (1992), le caractère plus ou moins informatif étant formulé en termes de degré de dynamisme communicatif.

(3)

bangal

am,

mi

ɲaam+ii

buuru

joor+ɗo

 

pred.

adj.poss

pr.pers

v.+perf.

nom

adj.+cl.nom

 

quant à

moi

je

ai mangé

pain

sec

 

Quant à moi, j’ai mangé du pain sec

d) l’élément connu  : une telle approche correspond en fait souvent à un amalgame entre statut informatif et accessibilité cognitive, celle-ci n’étant en fait qu’une caractérisation plus ou moins nécessaire du topique tel qu’il a pu être défini ci-dessus.

(4)

suka

o,

o

ɲaam+ii

buuru

joor+ɗo

 

nom

det.

pr.pers

v.+perf.

nom

adj.+cl.nom

 

enfant

le

il

a mangé

pain

sec

 

L’enfant, il a mangé du pain sec

e) la notion de cadre : c’est en ces termes que Chafe (1976) propose de définir le topique. Cette définition constituera précisément l’un des points principaux de discussion dans les lignes qui suivent.

(5)

ɲaand+em,

Aali

ɲaam+n+ii

kam

buuru

 

nom+adj.dem

nom

v.+caus.+perf.

pr.pers

nom

 

jour-ce

Ali

a fait manger

moi

pain

 

Ce jour là, Ali mʼa nourri avec du pain

Les définitions de la notion « d’emphase » sont également nombreuses : nous nous contenterons de rappeler celles qui se situent dans une perspective informationnelle, en retenant celle(s) dont la mise en relation avec la notion de préssupposition est pertinente. Parmi les définitions les plus fréquentes dans la littérature, on mentionnera les suivantes ;

a) Celle de Creissel (1978 :108)

„La focalisation permet de mettre en relief un mot ou un groupe de mots par opposition à un autre. Il permet aussi de mettre en valeur le caractère prosodique de la phrase. Il existe deux types de focalisation : la focalisation peut être véhiculée par la syntaxe, via un processus d’extraction syntaxique (« c’est x qui/que ») ou par la prosodie (« X a fait quelque chose ») avec un contour intonatif portant un focus sur l’élément à désigner. En faisant le point sur la définition de la focalisation de Creissel, nous pouvons dire que le terme focalisation renvoie à au moins deux notions relevant de domaines différents :

En (6a,b), il peut en effet désigner un statut cognitif : un élément est en focus s’il est le plus actif dans la représentation mentale du locuteur (ou du destinataire) :

(6a.) ley suudu ndu’+u, buuru na ɲaam+ee to+on
  adv.l nom ADJ.dem+suff. nom part. v.+pass. adv.l+suff.
  dans maison cette pain est mangé y
  Dans cette maison, du pain y est mangé
(6b.) ley suudu ndu’+u, wo buuru ɲaam+eete to+on
  adv.l nom ADJ.dem+suff. PRED. nom v.+pass. adv.l+suff.
  dans maison cette c’est pain qui est mangé y
  Dans cette maison, du pain y est mangé
b) Celle de Vikner (1973).

Le terme focalisation peut en effet désigner un statut cognitif : un élément est en focus s’il est le plus actif dans la représentation mentale du locuteur (ou du destinataire) : « Il est évident que si le clivage exprime une identification, il faut bien que le syntagme focalisé permette cette identification. Il faut que le focalisé réfère à un objet, un lieu, une cause, etc. Cela veut dire que les mots qui n’ont pas de référence ne peuvent pas servir de focus ». (Vikner (1973 : 226) cité selon Hobæk Haff (2005)) :

(7) wo Aali sall+ii ɲaam+ude buuru joor+ɗo
  pred. nom v.+perf. v.+inf. nom adj.+cl.nom
  c’est Ali a refusé manger pain sec
  C’est Ali qui a refusé de manger du pain sec
(8) Muusa wo kaŋ+ko ɲaam+ii buuru joor+ɗo
  nom pred. pr.pers+cl.nom v.+perf. nom adj.+cl.nom
  Moussa c’est lui a mangé pain sec
  Moussa c’est lui qui a mangé du pain sec

Selon la première interprétation en (275) il s’agit d’une phrase clivée qui sert à identifier le focus, qui est accentué. Celui-ci apporte l’information nouvelle, alors que le contenu de la subordonnée est en principe présupposé :

(9) wo rew+ɓe ɓe ɲaam+at+a buuru ley suudu
  pred. nom+cl.nom det. v.+imp. nom adv.l nom
  ce sont femmes les mangent pain dans maison
  Ce sont les femmes qui mangent du pain dans la maison
c) Celle de Lambrecht (1998)}

Un autre élément y joue un rôle non négligeable : il s’agit de la complexité constitutive de la structure informationnelle, qui implique la prise en compte de marques formelles relevant des dimensions linguistiques (syntaxe, sémantique, etc.) et de phénomènes cognitifs :

“The difficulties encountered in the study of information structure are in part due to the fact that grammatical analysis at this level is concerned with the relationship between linguistic form and the mental states of speakers and hearers and that the linguist dealing with information structure must deal simultaneously with formal and communicative aspects of language” (Lambrecht, 1994 : 1).
Une telle complexité, non maîtrisée, risque d’engendrer des confusions entre formes et fonctions, voire dans certains cas entre phénomènes linguistiques et phénomènes discursifs.

Un élément peut en effet désigner un statut cognitif : un élément est en clivage s’il est le plus actif dans la représentation mentale du locuteur (ou du destinataire). Cette perspective attentionnelle est adoptée en intelligence artificielle, ainsi que dans la théorie du Centrage. L’emphase correspond par ailleurs à un statut informatif : il s’applique alors à l’élément porteur d’information nouvelle, et, dans ce contexte, la clivée est souvent le complément du topique. Enfin, et cette approche est en partie liée à la précédente, l’emphase peut désigner une proéminence prosodique. Il s’agit selon Lambrecht (1994)) de l’élément dont la mise en relation avec le reste de l’énoncé rend ce dernier informatif.

(10a.)  Muusa waɗ-aama  laam-iiɗo wuro ngo  ley Barkoundouba
  NOM V-PASS NOM-CL.NOM  NOM DET. ADV.L NOM
  Moussa a été nommé dirigeant  village  de à Barkoundouba 
  Moussa a été nommé chef de village à Barkoundouba

Il ne peut être facilement détaché, notamment en position frontale

(10b.)  ley Barkoundouba,  Muusa waɗ-aama laam-iiɗo  wuro ngo
  ADV.L  NOM NOM V.-PASS NOM-CL.NOM NOM DET.
  dans  Barkoundouba Moussa a été nommé dirigeant  village le
  A Barkoundouba, Moussa a été nommé chef de village
d) Etude des notions de clivée selon Yéro Sylla (1993)

L’ordre des mots dans les constructions clivées est relativement fixe. En fulfulde, les énoncés à focalisation manifestent la dissociation inhérente à la focalisation du noyau assertif et du noyau prédicatif. En effet, l’emploi de l’une ou l’autre particule focalisante (toujours placée en fin d’énoncé) permet d’indiquer la portée de la focalisation soit sur l’identification (wo kanko ɲaamii – « c’est lui qui a mangé ») en (11) soit sur la relation prédicative préconstruite : ‘(wo ɲaamndu ndu o ɲaamii) « c’est le repas qu’il a mangé » ou avec la particule wo pour manifester le caractère constrastif :

(11a) wo ɲaam+du ndu  o ɲaam+ii ndu
  cliv.1 nom.+cl.nom pr.rel pr.pers v.+perf. DET.
  c’est repas que il a mangé le
  C’est le repas qu’il a mangé
(11b) wo Saadu ɲaam+ii ɲaam+du ndu
  cliv.1 nom v.+perf. nom.+cl.nom pr.rel
  c’est Sadou a mangé repas il
  C’est Sadou qui a mangé le repas
e) Etude des notions de clivées selon Morel & Danon-Boileau, (1998 : 65).

Par rapport à l’organisation informative des clivées, nous avons constaté que la phrase clivée introduite par le prédicatif wo est mise au premier plan, parce qu’il est envisagé comme étant, « le seul dans la classe paradigmatique d’arguments nominaux (ou de circonstants) ouverte par le prédicat à valider la relation définie dans le rhème » Ainsi en (12) les termes focalisés « Aali » et « sukaaɓe » sont alors considérés comme les constituants les plus informatifs de tout l’apport de l’énoncé, comme les informations les plus proprement nouvelles de l’énoncé, et donc comme l’élément essentiel de l’apport informatif de l’énoncé, auquel cas le second élément informatif, c’est-à-dire le contenu du reste de l’énoncé, passe au second plan, devenant ainsi parfois assez proche d’un simple report informatif. La phrase clivée prend alors souvent une valeur contrastive, comme on peut le voir dans ces emplois et correspond à ce que les linguistes ont l’habitude, à tort, de considérer, comme la seule et véritable valeur des phrases clivées, alors qu’elles sont susceptibles d’avoir d’autres valeurs particulières :

(12a) wo Aali ɲaam+unoo buuru joor+ɗo o
  pred. adj.poss v.+perf.+acteur nom adj.+cl.nom DET.
  C’est Aali ai mange+celui pain sec du
  C’est Ali qui avait mangé du pain sec
(12b) wo suk+aaɓe won ɲaam+unooɓe buuru joor+ɗo o
  pred. adj.poss pr.REL. v.+perf.+acteur nom adj.+cl.nom DET.
  C’est Aali qui ai mange+ceux pain sec du
  Ce sont les enfants qui sont ceux qui ont mangé du pain
f) Les « phrases clivées à présupposition informative » selon Ellen Prince (1978).

Selon Ellen Prince (1978:15), il y’a deux éléments informatifs, mais l’un Aali et sukaaɓe (l’agent) sont mis au premier plan parce qu’ils permettent d’introduire le second élément d’apport « buuru » (le patient), un peu comme un support introduit un apport, avec cette différence toutefois qu’il est posé comme un apport et non comme un support. C’est ce que Ellen Prince a appelé les « phrases clivées à présupposition informative ». Il s’agit alors d’une phrase clivée à constituant clivé de transition en (13) :

(13a) wo baaba Aali ko ɲaam+unoo buuru joor+ɗo o
  pred. adj.poss pr.REL. CLIV.2 v.+perf nom adj.+cl.nom DET.
  C’est Aali qui qui avait mange pain sec du
  C’est le père de Ali qui avait mangé du pain sec

L’élément mis en relief est un GN. [+humain] : baaba Aali « le père de Ali ». Seule la clivée en COD est possible. La clivée en COI est impossible car « ce qui » ne peut pas fonctionner comme un relatif fusionnel en position de sujet. Ce qui provoque une forme agrammaticale en13b) :

(13b)*moɲaam+unoo buuru (ko) wo baaba Aali
PR.DEM V.+PERF.NOM DET CLIV. NOM NOM
celui avait mangé pain celui c’est père Ali

*Celui avait mangé du pain sec c’est que c’est le père de Ali

La clivée à groupe nominal étendu correspondante est acceptable en (14) :

(14) wo buuru luumo joor+ɗo o baaba Aali ɲaam+unoo ni
  pred. nom pr.REL. adj.+cl.nom DET. nom nom v.+perf. PART.
  C’est pain marché sec le père Ali avait mange
  C’est le pain sec du marché que le père de Ali avait mangé

Dans (14), le circonstant appartient au rhème et il tend à jouer le rôle emphatique (c’est sur lui que porterait prioritairement la négation Moussa n’a pas été nommé chef de village à Barkoundouba). Dans la mesure où il spécifie la prédication, l’information véhiculée par le circonstant est interprétée comme centrale, sans toutefois qu’un effet de contraste s’impose. Comme la construction nommer quelqu’un chef de village appelle (avec un titre comme dirigeant) un lieu de nomination, la mention de ce lieu n’est pas ressentie comme s’opposant à une autre. Cet effet n’apparaît que dans (14a,b).

(14a) wo  ley Barkoundouba  Muusa waɗ-aa laam-iiɗo  wuro ngo
  PRED. ADV.L NOM NOM V.-PASS NOM-CL.NOM NOM DET.
  c’est à Barkoundouba Moussa été nommé chef maison la
  C´est à Barkoundouba que Moussa a été nommé chef de village

où l’extraposition en c’est ... que marque une emphase contrastive de type rectificatif (c’est à Barkoundouba, non pas à Ouagadougou, que Moussa a été nommé chef de village).

Si on considère maintenant un énoncé comme :

(14b) Muusa jaɓɓir-aama  e  yimɓe wuro mum  ley Barkoundouba
  NOM V.-PASS PREP.   NOM NOM ADJ.POSS ADV.L NOM 
  Moussa a. été accueilli par   gens village son à Barkoundouba 
  Moussa a été accueilli par les gens de son village à Barkoundouba 

Le locatif est plus mobile, quoiqu’il fasse partie du rhème et tende, ainsi que dans (15a), à jouer le rôle d’emphase. Le complément de lieu n’étant pas appelé par le verbe peut être déplacé, en particulier en position frontale :

(15a)  ley Barkoundouba,  Muusa  ja-ɓɓiraama  e yimɓe  wuro mum
  PREP. NOM NOM  V.-PASS.  PREP. NOM NOM ADJ.POSS
  Adv Barkoundouba  Moussa a. été accueilli par membres  famille son
  A Barkoundouba, Moussa a été accueilli par les membres de sa famille 

Dans ce cas, il prend, comme tous les circonstants initiaux de temps ou de lieu détachés en tête de phrase, une valeur thématique. Le complément de lieu continue néanmoins à participer à la relation prédicative étant donné qu’il spécifie dans quelles circonstances cette relation est vérifiée (circonstances qui s’opposent potentiellement à d’autres dans lesquelles la relation ne serait pas valide). Pour porter ces circonstances au centre de l’attention, on est obligé de recourir à une construction en c’est ... que en (15b) :

 (15b) wo Barkoundouba  Muusa jaɓɓ-aa
  PRED  NOM NOM V.-PASS.
  c´est Barkoundouba  Moussa a été accueilli
  C´est à Barkoundouba que Moussa a été accueilli 

qui marque explicitement un contraste. On notera que ce contraste, comme dans (15c), met en jeu le circonstant plus le reste de la phrase (c’est à Barkoundouba, non pas à Ouagadougou, que Moussa a été accueilli par les membres de sa famille). L’opposition se fait donc à construction égale : elle implique une réplication de la relation prédicative principale (ce n’est pas à Ouagadougou que Moussa a été accueilli par les membres de sa famille). Supposons maintenant que, allumant la radio, je tombe sur les nouvelles et que j’entends :

(15c) ley Barkoundouba, Muusa jaɓɓ-aama
  ADV.L NOM NOM V.-PASS.
   dans Barkoundouba  Moussa été accueilli
  A Barkoundouba, Moussa a été accueilli

avec un à Barkoundouba non accentué et une intonation ascendante suivie d’une pause plus marquée que dans (15b). Dans (15a) comme dans (15c) le circonstant de lieu à Barkoundouba est détaché sauf que, dans (15c), la différence d’intonation et le contexte invitent à un détachement encore plus marqué. Dans (15d), le circonstant demeure lié à la relation prédicative et on s’attend à ce que les propositions suivantes apportent des informations concernant le fait évoqué dans la phrase :

(15d)  ley Barkoundouba,  Muusa  jaɓɓ-aama o haald-ii ɓe
  ADV.L NOM NOM V.-PASS. PR.PERS V.-PERF. PR.PERS
  dans Barkoundouba  Moussa a.été accueilli il a. parlé eux
  A Barkoundouba, Moussa a été accueilli (par les gens de son village). Il leur a parlé 

Dans (15d), le circonstant fixe un repère spatial qui est, par contre, extérieur à la prédication. La preuve en est que la préposition pourrait parfaitement être éliminée et remplacée par unsimple signe de ponctuation (point, deux points, voire même une simple virgule) :

 (15d) Barkoundouba. Muusa jaɓɓ-iraama  e yimɓe  wuro mum
  NOM NOM V-PASS. PREP NOM NOM ADJ. POSS
  Barkoundouba  Moussa a été accueilli   par membres village son
  Barkoundouba. Moussa a été accueilli par les gens de son village  

Cette intonation particulière nous semble correspondre à ce que A.Lacheret, S.Floux & B.Victorri (1998) appellent une "tête" de "période" à l’oral. Par "tête", les auteurs désignent le composant qui précède le "corps" et la "queue" de la période (unité de segmentation du langage parlé). La tête se caractérise par une intonation ascendante et elle marque, expliquent les auteurs, "un cadrage thématique, qui indique le cadre de ce que l’on a à dire (cadrage temporel, spatial, notionnel, modal) et/ou l’entité dont on va parler. (...) Ce marquage (...) est porteur d’informations, tout autant que le rhème, même s’il ne s’agit pas du même type d’information : une telle opération consiste à souligner le cadre ou le référent que l’on va mettre en avant sur la scène verbale" (A.Lacheret, S.Floux & B.Victorri (1998) : 94).

L’enchaînement "tête + corps + queue" correspond à celui proposé par L.Danon-Boileau & M.A.Morel (1998:174) cités par A. Lacheret et alii qui distinguent "préambule thématique + rhème + postrhème". Selon H. Nølke (1994), il permet de mettre en relation les différents éléments qui composent une unité intonative, en particulier la tête (ou préfixe dans cette approche) et le noyau (racine). Ainsi, une égale importance est donnée à chaque partie de l’unité intonative, qui contribue chacune à l’interpétation des mélodies.

(a) avec un circonstanciel détaché, "s’insère plutôt, note Henning Nølke (1994) dans un contexte contrastif du type : Dans l’enclos les moutons s`échangeaient à vil prix, alors que dans le marché ils étaient bien vendus ".

(b), sans détachement du circonstant et inversion du sujet, l’énoncé signifie simplement que Dans le marché, se vendaient des moutons. Cette paraphrase avec se vendre passe nettement moins bien, comme le relève fortjustement H. Nølke (1994) avec (a) : Dans le marché, les moutons se vendaient.

c- Le fait que l’on puisse éliminer la préposition qui est une marque casuelle montre bien que l’on a affaire à un constituant en position extra-prédicative. Les circonstants de temps et de lieu sans préposition détachés dans des phrases nominales initiales abondent dans les conversations courantes des locuteurs fulaphones :
wuro talkaabe hetungo soppiire luumo ngo .nde be mbi´unoo ke ngo heletee yimbe kuli
Le village des pauvres situé à gauche du marché. Les gens ont eu peur lorsqu´ils ont dit qu´ils vont la casser
 Rawtani wawtu gataage. Bilaali, cannoowo yehiinoo fa sonnowa leppi muudumL´an dernier en période de sécheresse. Bilali, tisserand s´en était allé pour vendre ses tissus

2.2 La structure informationnelle de la phrase

Lambrecht (1994) distingue trois types de phrases en fonction de la structure informationnelle qu’elles reflètent : la phrase identificationnelle ("topic-comment"), et la phrase événementielle ("event-reporting") et les phrases spécificationnelles. La phrase "topic-comment" se caractérise par le fait qu’un ou plusieurs de ses constituants ont le statut de topique et que le reste de la phrase donne des informations pertinentes (ou un commentaire) sur la présupposition. Le reste de la phrase "prédique" quelque chose sur la présupposition de l’énoncé.

2.2.1 La phrase "topic-comment" / Structure à focus prédicatif

Pour rappel, la présupposition est ce dont il s’agit dans la phrase (Lambrecht ( 1994) utilise le terme "Aboutness"). Le terme extraposition peut en quelque sorte être défini comme "le sujet de conversation". Dans l’exemple, mon petit enfant de la phrase B peut avoir le statut de prédicatif dans la mesure où il a été introduit comme sujet de conversation dans la phrase A. Le reste de la phrase B donne des informations pertinentes sur la présupposition mon petit enfant.

En évoquant la notion "d’informations pertinentes", on touche à la notion d’emphase. Pour définir la notion de clivée, il est utile de revenir à la notion de présupposition. Par présupposition, l’on entend l’ensemble des propositions que l’interlocuteur est supposé connaître ou admettre pour vraies. La clivée de l’énoncé est définie comme la partie de la phrase qui n’est pas supposée connue au moment de l’énonciation. C’est l’élément non prédictible de l’énoncé qui confère précisément une valeur informative à celui-ci. Dans l’exemple, c’est le fait que l´enfant est tombé malade de fièvre hier nuit qui constitue l’élément inconnu de l’énoncé. La clivée tombe dans ce cas donc sur le syntagme verbal de la phrase (ou sur le prédicat - dans la conception où l’on considère que la phrase se compose du sujet d’une part, et du prédicat, d’autre part). C’est la raison pour laquelle les phrases "topic-comment" sont dites avoir une structure "à focus prédicatif" ("predicate focus" dans la terminologie de Lambrecht (1994)).

(16a.)  ɗume waɗ-ii cuka-lel   ma  ngel  hankin
  ADJ. INT V.-PERF.  NOM-CL.NOM ADJ.POSS  DET.  ADV.TPS
  qu´est –ce que  s’est passé  Enfant  ton  le  hier nuit
  Que s´est-il passé avec ton enfant hier nuit ?  
(16b.) suka-lel  am ngel, wo  naawu heɓ-i (ngel)   hankin
  NOM-CL.NOM ADJ.POSS DET. PRED. NOM  V.-IMP. PR.PERS ADV.TPS
  enfant mon Le c’est maladie avoir  lui hier nuit
  Mon enfant là, il est tombé malade hier nuit  

*cukalel am ngel mo saami naawu keenga

2.2.2 Structure communicative de la phrase

Toute phrase possède une structure communicative, informationnelle, et cette structure permet au locuteur de traduire le sens de la phrase en un message tel qu’il a l’intention de le faire passer. La structure communicative met en jeu différentes valeurs (le prédicatif et la clivée notamment) dont l’organisation peut varier pour produire des énoncés distincts d’un point de vue informationnel.
Nous rappelons les définitions :

  • le prédicatif est le propos de l’énoncé ;
  • le rhème est ce qui est communiqué (quant au thème ou non) ;
  • le focus rhématique est l’élément le plus saillant au niveau informationnel dans le rhème ;
  • le spécifieur modal est la marque de la subjectivité du message (présence du locuteur) ;
  • le spécifieur circonstant indique les circonstances de l’événement ou de l’énonciation ;
  • le spécifieur externe peut être un connecteur traduisant une relation de discours.
(17a) ndeye e toy ƴwoonde  maw-nde nde toɓ-unoo  ni  ?
  ADV.TPS PREP. ADV.L NOM ADJ.-CL.NOM DET. V.-PERF.  PART.
  Quand et  pluie  grande la  avait plu.  là
  Quand et où est ce que la grande pluie était tombée là ? 
(17b) fajiri  suboka, ƴwoonde maw-nde  nde toɓ-iinoo  ley wuro ngo
  ADV.TPS ADV.TPS NOM ADJ.CL.NOM DET.  V.-PASS ADV.L NOM DET.
  très tôt matin pluie Grande la avait plu  dans village le
  `Le matin de bonne heure, la pluie était tombée dans le village´  
2.2.3 L’organisation communicative du discours,

En guise d´argumentation au niveau de la partie portant sur l’organisation communicative et pour mieux comprendre l´aspect informationnel de l’emphase, il s´agira dans un premier temps de faire une rétrospective analytique de la notion en abordant les aspects généraux spécifiques liés à chaque auteur. Au cours de l´analyse et de l´interprétation de la définition de la clivée de l’énoncé et du rhème, nous avons emprunté le point de vue terminologique de Noam Chomsky pour lequel le terme de clivée désigne quasiment la même chose que les mots rhème ou apport informatif. C’est ainsi que dans le courant chomskyen, Ray Jackendoff, qui n’utilise pas le terme de rhème, oppose à la "présupposition d’une phrase", définie comme "l’information de la phrase que le locuteur suppose partagée par lui et l’auditeur" (d’après Jackendoff, (1972, 230)), ce qu’il appelle le "focus de l’énoncé" et qu’il définit comme "l’information de la phrase que le locuteur suppose non partagée par lui et par l’auditeur" (d’après Jackendoff, 1972, 230) et donc comme l’apport informatif de l’énoncé. Knud Lambrecht (1994) définit en effet "le focus comme le complément du topique" (d’après Lambrecht, 1994 : 206). Ainsi, nous allons nous attacher ici à définir quelques unes de ces valeurs communicatives : nous décrirons en particulier la partition thème rhème, les notions de topique, de focus rhématique et de spécifieur communicatif. Nous verrons également une définition de l’opposition donné nouveau et de la focalisation .

2.2.3.1 La structure communicative selon le point de vue de Lambrecht (1994)
2.2.3.1.1 La structure informationnelle de l’énoncé

Premièrement, la structure informationnelle peut être traitée au niveau de l’énoncé, si l’on comprend par énoncé une proposition ou phrase saisie dans un contexte discursif. C’est ce niveau que Lambrecht définit dans la structure informationnelle. Lambrecht (1994) définit la structure de discours (l’information) comme « Information structure : That component of sentence grammar in which propositions as conceptual representations of states of affairs are paired with lexico-grammatical structures in accordance with the mental states of interlocutors who use and interpret these structures as units of information in given discourse contexts (Lambrecht,1994 : 5) ».
Pour Lambrecht (1994), « la structure informationnelle constitue un principe structurant que l’on peut situer dans une grammaire de la phrase comprenant également la syntaxe, la morphologie, la sémantique et la prosodie. A ce niveau, l’analyse de la structure informationnelle se distingue de l’étude sémantique en ce qu’elle ne concerne pas tant l’étude du contenu lexical et propositionnel au niveau abstrait que la manière dont il est transmis ». Pour en rendre compte, Lambrecht (1994) s’appuie sur la comparaison d’énoncé sémantiquement équivalents, mais différents aux niveaux formel et pragmatique. (Lambrecht, 1994 : 6).

Le point crucial de cette définition est que la structure de discours est attachée à la structure lexico-grammatical, à savoir elle doit être linguistiquement observable. En d’autres termes, la structure de discours est reflétée en structures prosodiques et morphosyntaxiques. Ceci mène à la justification de postuler la structure de discours comme composant indépendant de la grammaire plutôt qu’à une structure supplémentaire-linguistique. Ce point est énoncé comme "justement, il n’y a pas de phrase sans morphosyntaxe et sans structure phonologique, également, il n’y a pas de phrase sans structure de l’information" (Lambrecht, 1994:16). La structure de l’information est construite en ajoutant ou en superposant l’affirmation à la présupposition. En tant qu’illustrations simples, des structures de l’information sont exemplifiées de manière suivante en (18a,b) et en (19a,b) :

(18a)  ɗume dagn-ii cuka-lel   ma  ngel  le ?
  ADJ. INT. V.-PERF.  NOM-CL.NOM ADJ.POSS  DET.  PART.
  qu´est –ce que  s’est passé  enfant  ton  le  hier nuit
  Qu´est ce qui est arrivé à ton enfant là ?
 (18b) cuka-lel am ngel goll-ii  sanne  illa keenga
  NOM.-CL.NOM ADJ.POSS DET. V.-PERF.  ADV.MAN ADV.TPS  ADV.TPS 
  enfant mon le a travaillé beaucoup depuis  hier
  J´ai vu l’ enfant travailler beaucoup depuis hier

Présupposition : “ L´enfant du locuteur est un topique du commentaire x”
Assertion : “x = a beaucoup travaillé”
Focus : “ a beaucoup travaillé depuis hier”
Domaine du Focus : VP

(19a) mi yi´ -ii cuka-lel ngel  na goll-a  sanne  illa keenga
  PR.PERS V.-PERF. N.-CL.NOM DET. PART. V.-PERF.  ADV.MAN ADV.TPS  ADV.TPS 
  je ai vu enfant le qui travaille beaucoup depuis  hier
  J´ai vu l’ enfant travailler beaucoup depuis hier
(19b)  cuk-alel am  ngel  wo ngel  naaw -etee
   NOM-CL.NOM  ADJ.POSS  DET. PRED. PR.PERS V.-PASS 
   enfant  mon  le  c’est il est malade 
  Mon enfant c’est qu’il est malade

Phrase : Mon enfant a été malade
Présupposition : “ l´enfant du locuteur a été malade”
Assertion : “x = enfant”
Focus : “enfant”
Domaine du focus : NP
a. Que s´est-il passé ?
b. phrase : [ Mon enfant a été malade].
Présupposition : –
Assertion : “ L´enfant du locuteur a été malade”
Focus : “ C´est l´enfant du locuteur qui a été malade”
Domaine du Focus : S

Ceux-ci s’appellent respectivement le focus de prédicat , le focus d’argument et le focus de phrase. Regardons comment l’exemple de focus de prédicat peut être représenté dans la proposition actuelle. Le locuteur peut supposer une entité comme étant présente dans les connaissances de l’interlocuteur pour deux raisons distinctes : soit l’entité était présente dans le discours auparavant
– il fait donc une référence dite anaphorique – soit l’entité est présente dans le contexte non textuel de l’énonciation – on parle d’une référence situationnelle. Le contexte non textuel de l’énonciation (ou encore situationnel) est constitué du locuteur et de l’interlocuteur (auxquels on peut faire référence avec les pronoms de 1ère et 2e personne) des repères spatio-temporels de l’énonciation (ici, demain, …) des entités autour de l’énonciation qu’on peut introduire dans le discours par une véritable deixis physique (la personne à côté de toi, la lumière, …) et au même degré des repères supposés connus et partagés par les locuteurs (les connaissances du monde).

2.2.3.1.2 Construire ce dont on parle : la structure thématique : l’intonationalité accentuée

La notion de thème est d’autant plus problématique que le terme est utilisé à la fois comme mot de la langue courante et dans un sens technique par les linguistes. Notion relationnelle, le thème ne peut être envisagé que par rapport à un segment. Pour la langue courante, pour laquelle le thème est "ce sur quoi porte le texte", celui-ci est généralement le texte dans son ensemble. Pour les linguistes, l’unité de référence est la proposition ou la phrase. En ce qui concerne le marquage syntaxique du thème, et en particulier au rôle de la syntaxe complexe, nous optons pour une troisième unité : l’unité syntaxique, constituée par une proposition principale plus toute proposition subordonnée ou proposition réduite qui s’y trouve attachée ou enchâssée. On verra que la relation entre le thème local des linguistes et le thème global de la langue courante ne va pas de soi...Dans la littérature, le thème fait l’objet d’une caractérisation en termes des aspects suivants :

2.2.3.1.2.1 Sa fonction :

Le thème est ce sur quoi porte la proposition (aboutness ou à propos, cf. Berthoud (1996) pour le terme français), le point de départ de l’énoncé (Halliday 1967/78 ; van Dik 1978 ; Reinhart 1981 ; Lambrecht 1981 ; 1994) ;

(20) Iisa, buur+uuje ɗe, o ɲaam+ii ɗe
  nom nom+cl.nom det. pr.pers v.+perf. pr.pers
  Issa pains les il a mangé les
  Issa, les pains, il les a mangés

2.2.3.1.2.2 La nature de son référent :

le thème a un référent donné, connu, disponible (Chafe 1970 ; 1976 ; Prince, 1981 ; Lambrecht, 1987 ; 1994 ; Gundel, 1985) ;

(21) Iisa, o ɲaam+ii ɗe, buur+uuje ɗe
  nom pr.pers v.+perf. pr.pers nom.+cl.nom det.
  Issa il a mangé les pains les
  Issa, il les a mangés, les pains

2.2.3.1.2.3 La nature de son référent : sa position dans la proposition ou la phrase

La position initiale, et a fortiori la dislocation à gauche, sont intimement liées à la mise en place du thème (Halliday 1967/8 ; Givón, 1979 ; Lambrecht 1981 ; 1994 ; Gundel, 1985).

(22) buur+uuje ɗe, Iisa, o ɲaam+ii ɗe
  nom.+cl.nom det. nom pr.pers v.+perf. pr.pers
  pains les Issa il a mangé le
  Les pains, Issa, il les a mangés
2.2.4 Saillance thématique et saillance rhématique

Mais une certaine confusion règne quant à sa définition. Pour les auteurs adoptant une perspective cognitive (Chafe 1976 ; Prince 1981), est saillant un référent que le locuteur suppose présent à l’esprit de l’interlocuteur ; on retrouve là un des aspects du statut "donné" d’un référent, et qui s’applique par conséquent le plus souvent au thème. Mais le rhème est lui aussi régulièrement caractérisé par la saillance : c’est l’élément nouveau, l’élément le plus informatif. P.Werth (1984) définit le rôle de l’articulation thème-rhème comme étant précisément de concentrer le matériau le plus important à la fin de l’énoncé pour le rendre plus saillant. Pour K. Lambrecht (1981), thème (topic) et rhème (focus) sont tous deux saillants, mais de façons différentes : le thème dans un sens référentiel, le rhème parce qu’il reçoit l’accent.
Certains énoncés ont de commun qu’elles partagent le même contenu vériconditionnel (propositionnel). En effet, on donne à tous ces énoncés la même structure sémantique , où est exprimée la relation entre les différents arguments.
On voit donc que dans la construction de la situation de communication, on ne recherche pas principalement les éléments connus/nouveaux, introduits/non introduits, informatifs/non informatifs mais plutôt la nouveauté des relations entre les éléments. On peut mettre en correspondance les trois énoncés avec la même représentation sémantique, donnée dans des figures ci-dessous.

Dans une représentation sémantique, on prend en compte en plus de la structure sémantique posant le sens du message véhiculé, ce qu’on appelle la structure communicative qui cherche à représenter de quelle manière et par rapport à quel type de contexte le message est véhiculé. En fait, ces énoncés partagent une même structure sémantique mais pas toujours une même structure communicative. Cette structure communicative est construite à partir du contexte en lien avec le message énoncé. En fonction du contexte, le locuteur organise le message pour que le co-énonciateur puisse interpréter le message reçu de manière adéquate. Chaque structure communicative met en jeu une combinaison de questions et de réponses que je vais essayer de présenter par la suite.

(23)  Iisa ŋaam-ii  mbel-koy  koy
  NOM  PERF. ADJ.-CL.NOM DET.
   Issa  a mangé  frites les
  Issa a mangé les frites

L’énoncé [23] pourrait être associé entre autres, à une question contexte du type « Qu’est-ce qui s’est passé ? » ou « Qu’est-ce qu’il y a ? » ou « Qu’est-ce qui s’est passé ici ? » etc. Une telle question interroge sur l’ensemble de l’événement. On pose que tout l’énoncé véhicule une information nouvelle. L’événement est présenté tel quel, sans introducteur. Cet énoncé est à mon avis le moins naturel dans une parole spontanée bien qu’elle soit probablement la plus citée et la plus utilisée dans les recherches syntaxiques (hors syntaxe de la parole spontanée) ; c’est d’ailleurs ce qu’affirmait Culioli pour des énoncés du type « le chien aboie » car toute production langagière implique une intention de signification.

Quand l’énoncé est employé dans une question-contexte de ce type, on parlera d’énoncé rhématique dans sa totalité (bien qu’il existe des éléments qui sont présents dans la sphère desconnaissances des interlocuteurs) ou encore d’énoncé thétique. Notons que ce n’est pas la forme écrite donnée sous [23] qui est thétique, mais l’énoncé associé à un contexte particulier dans lequel il peut apparaître. Comme nous le verrons ci-dessous, la même forme écrite peut se prêter également à d’autres contextes.

(24)  Iisa  moɗ-ii  mbel-koy  koy
  NOM V.-PERF. ADJ-CL.NOM DET.
   Issa  a. avalé  frites les
  Issa a avalé les frites´
(25) dey  nani  ke Iisa ŋaam-ii mbel-koy koy
  PRED.  ADV. CONJ. NOM V.-PERF. NOM-CL.NOM   PRED.
  et voilà que  Issa a mangé  frites   hein
  Et voilà que Issa a mangé les frites hein !´
(26) nani  Iisa ŋaam-ii mbel-koy koy
   ADV. NOM V.-PERF. NOM-CL.NOM   PRED.
  voilà  Issa a mangé  frites   hein
  Il ya Issa qui a mangé les frites hein !´

 
Une question de ce type (donnant lieu à une réponse thétique) est également adéquate pour des énoncés comme dans (25) et (26). Entre les locutions « voilà que » et « il y a », il existe une légère différence. En effet, « voilà que » introduit un événement ponctuel tandis que « il ya » indique l’événement dans sa totalité, proportionnel à "ça". En effet, on peut avoir « il y a ça » mais pas « voilà que ça ».
Pour l’ensemble des énoncés (27), (28) et (29), les entités ‘Issa’ et ‘frites’ sont des éléments faisant partie de la sphère des connaissances des interlocuteurs ; ce qui est nouveau et informatif, ce n’est donc pas tant ces entités mais l’événement ou encore la relation qui existe entre ces entités :

(27) wo  Iisa  ŋaam –ii  mbel-koy koy
  PRED. NOM  V.-PERF. ADJ.-CL.NOM DET.
  c´est  Issa  qui a mangé  frites les
   C´est Issa qui a mangé les frites
(28) mbel-koy  koy,  Iisa,   ŋaam -ii  ɗe,
   ADJ.-CL.NOM  DET. NOM V.-PERF . PR.PERS
  frites  les  Issa a. mangées  les
  Les frites, c´est Issa qui les a mangées
(29) mbel-koy  koy, wo  Iisa,   nyaam -ii  ɗe,
   ADJ.-CL.NOM  DET. c’est NOM V.-PERF . PR.PERS
  frites  les il  Issa a. mangées  les
  Les frites, c´est Issa qui les a mangées

Examinons les différentes structures communicatives possibles pouvant être associées à la structure sémantique. Pour l’instant, je me contente de la dichotomie thème rhème : je considère que le thème représente la connaissance partagée entre les locuteurs et le rhème, la partie nouvelle du message que le locuteur transmet à l’interlocuteur.

La structure communicative dépend en premier lieu du choix de ce qui dans le message représente la partie nouvelle, informative. Comme on l’a vu précédemment, tout le message peut être considéré comme informatif et nouveau ; ce qui est le cas des énoncés thétiques.
Le message peut également être informatif qu’en partie. Comme la structure sémantique comporte trois éléments, la partie nouvelle du message peut porter uniquement sur l’un de ces éléments, à savoir : l’entité ‘Issa’ (ou plutôt le fait que Issa est l’agent de l’action ‘manger les frites’), dans quel cas on aura la représentation sémantique donnée dans laquelle l’entité ‘frite’ est le rhème de l’énoncé (30).

(30) (ŋaande, ŋaande)  Iisa, wo kanko   ŋaam -ii  mbel-koy  koy
  ADV.-ADV. NOM PRED. PR.PERS V.-PERF. ADJ.-CL.NOM  DET
  entre temps Issa c´est  lui a mangé frites  les
  Quant à Issa, c’est lui qui a mangé les frites´

L’ énoncé (30), est un énoncé qui peut être une réponse à une question du type « Qui a mangé les frites ? ». L’énoncé (30) était également possible à une question du type « qu’est-ce qui se passe ? ». En fait, la prosodie permet de différencier les deux structures communicatives. Dans l’énoncé (30), c’est la construction clivée qui permet de déterminer l’entité ‘frites’ comme la partie nouvelle du message. Dans l’énoncé (30), la locution « entre temps » permet de pointer un élément parmi d’autres, et donc de présenter l’élément qui suit cette locution comme la partie nouvelle du message. Enfin, ce qui distingue l’énoncé (31) se trouve dans l’organisation de la partie thématique.

(31)  bangal  Iisa, wo kanko   ŋaam -ii  mbel-koy  koy
  PRED. NOM PRED. PR.PERS V.-PERF. ADJ.-CL.NOM  DET.
  Quant à Issa c´est  lui a. mangé frites  les
  Quant à Issa, il a mangé les frites´

L’énoncé (32) était également possible comme réponse à « Qu’a mangé Issa ? » où l’entité rhématique de la réponse était ‘frites’. En fait, il existe une différence dans la structure prosodique qui fait que ces énoncés sont acceptables dans les deux contextes. Si à l’écrit il peut y avoir une ambiguïté d’interprétation, elle devient pratiquement impossible dans le cas de la parole.

(32)  Iisa, o  ŋaam -ii ( dagum-goɗɗum )  mbel-koy  koy
  NOM PRED. V.-PERF.  ADV.ADJ.IND  ADJ.-CL.NOM  les
  Issa il a. mangé quelque chose comme frites  les
  Issa, il a mangé quelque chose comme les frites

Pour des raisons différentes, on écarte les deux représentations sémantiques suivantes, la première où tout est thématique (avec une absence d’un élément rhématique) (phrase 32) et la deuxième ou la partie rhématique est discontinue dans les phrases (33), (34), (35). En fait, je considère que tout acte de langage qui aboutit à un énoncé déclaratif contient toujours une information. Autrement dit, on énonce un message pour transmettre à l’interlocuteur de l’existence d’un certain fait, d’une certaine relation sémantique. Sans une telle relation sémantique « nouvelle », l’acte de langage déclaratif n’aurait pas de sens.

(33)  Iisa, o  ŋaam -ii  mbel-koy  koy  
  NOM PRED. V.-PERF. ADJ.-CL.NOM  DET.  
  Issa il a. mangé frites  les  
  Issa, il a mangé les frites´  
 (34)  Iisa,  kanko, o  ŋaam -ii  mbel-koy  koy
  NOM  PR.PERS PRED. V.-PERF. ADJ.-CL.NOM  DET .
  Issa lui il a. mangé frites  les
  Issa, lui, il a mangé les frites
(35)  bangal  Iisa, o  ŋaam -ii  mbel-koy  koy
  PRED. NOM PRED. V.-PERF. ADJ.-CL.NOM  DET.
  Quant à Issa il a. mangé frites  les
  Quant à Issa, il a mangé les frites´

Un autre découpage de la structure communicative qui est envisageable est de considérer que le rhème regroupe deux entités sémantiques et non une seule. La représentation sémantique peut correspondre à un énoncé répondant à une question du type « Que fait Issa ? » « et à propos de Issa ? » etc. et l’énoncé (36) peut être une réponse adéquate où l’ensemble ŋaam -ii ‘manger’ et mbel-koy ‘frites’ est le rhème.

(36)  Iisa,  bangal  makko, o  ŋaam -ii  mbel-koy  koy
  NOM PRED. PR.PERS PRED. V.-PERF. ADJ.-CL.NOM  DET.
  Issa quant à lui il a. mangé frites  les
  Issa, quant à lui, il a mangé les frites

Tout l’énoncé (37), (38) à (39) peuvent être une réponse à « Qu’a mangé Issa ? », où l’entité ‘frites’ correspondra à l’élément manquant de la question, l’élément qui correspond au pronom « que ». On retrouve une construction clivée (phrase (37)). Le reste des énoncés se différencient les uns des autres par l’organisation à l’intérieur du thème.

Dans ces énoncés, l’entité ‘frite’ est le rhème. Dans ces énoncés l’entité ŋaam-ii ‘manger’ est le thème. En effet, il se peut que les entités ‘Issa’ et mbel-koy ‘frites’ aient déjà été introduits et que l’on recherche la relation qui existe entre ces deux entités. Une telle structure communicative peut en fait bien correspondre à une question du type « Qu’a fait Issa des frites ? ».

(37) wo mbel-koy koy  Iisa  ŋaam-ii
  PRED. ADJ.-CL.NOM DET. NOM  V.-PERF.
  ce sont frites les  Issa a. mangé
  Ce sont les frites que Issa a mangé
(38)  bangal Iisa,  o ŋaam -ii ɗe,  mbel-koy koy
  PRED. NOM PR.PERS V.-PERF. PR.PERS ADJ.CL.NOM DET.
  A propos  Issa  il a.mangé les  frites les
  Quant à Issa, il les a mangées, les frites

De la même manière, on peut avoir une structure communicative comme dans les phrases (39), (40) (41), (42), (43), (44), (45), (46) où cette fois-ci le rhème regroupe les entités mbel-koy « frites » et « manger ». La question sous-jacente peut être la suivante : « Qu’est ce qui se passe avec les frites ? »


(39)
 Iisa,  o naam -ii  ɗe, mbel-koy koy
  NOM PR.PERS V.-PERF. PR.PERS ADJ.-CL. NOM DET.
   Issa il a. mangées les  frites les
  Issa, il les a mangées, les frites
(40)  Iisa,  mbel-koy  koy, o ŋaam -ii  ɗe,
  NOM  ADJ.-CL.NOM  DET. PR.PERS V.-PERF . PR.PERS
   Issa frites  les il a. mangées  les
  Issa, les frites, il les a mangées
(41)  o ŋaam-ii ɗe, Iisa,  mbel-koy koy
  PR.PERS V.-PERF. PR.PERS NOM NOM-CL.NOM  DET.
  il  a.mangées les Issa frites  les
  Il les a mangées, Issa, les frites
(42)  o ŋaam-ii   ɗe,  mbel-koy koy, Iisa
  PR.PERS  V.-PERF. PR.PERS  ADJ.-CL.NOM  DET. NOM
  il  a. mangées les frites   les Issa 
  Il les a mangées, les frites, Issa
(43) mbel-koy  koy,  o  ŋaam -ii ɗe,  Iisa, 
  ADJ.-CL.NOM PRED. PR.PERS  V.-PERF. PR.PERS  NOM 
  frites les  il a mangées  les  Issa 
  Les frites, il les a mangées, Issa
(44) Iisa  o.  ŋaam-ii ɗe mbel-koy koy
  NOM PR.PERS V.- PERF PRPERS ADJ.-CL.NOM DET.
  Issa  les a. mangées les  frites les 
  Issa, il les a mangées les frites

Les énoncés [45], [46], [47] à [48] et [49] à [50] peuvent bien représenter une réponse à ce type de question où les entités ‘manger’ et « Issa ‘ sont le rhème.

(45)  bangal Iisa,   wo  kanko ŋaam-ii   mbel-koy koy
  PRED. NOM PRED. PR.PERS V.-PERF. ADJ.-CL.NOM DET.
  à propos de Issa  c´est lui a.mangé  frites les
   « Quant à Issa, c´est lui qui a mangé les frites »
(46) ŋaamu-gol  mbel-koy  koy, Iisa waɗ-ii ɗum
   V-INF. ADJ.-CL. -NOM DET. NOM V.-PERF. PR.PERS
   manger  frites les Issa a fait  le
  Manger les frites, c´est Issa qui l´ a fait

La question du statut de ces différentes caractérisations et de leurs relations se pose. M. Halliday (1967) s’insurge contre l’amalgame souvent fait entre les deux premières, et donne l’exemple suivant, dans lequel le sujet Moussa est thème, selon sa définition, sans qu’il puisse être perçu comme donné :

(47)  Aarba ndaar-ii  ne´i  ɗi  na  pija  keenga
  NOM V.-PERF. NOM DET. PART. V.-INF ADV.TPS
  Muusa  a regardé vaches les  jouer  s´amuser hier
  Moussa a regardé les vaches s´amuser hier.

énoncé dans un contexte de contradiction, par exemple en réponse à :

(48)  Muusa ndaar-ii  ne´i  ɗi  na  pija  keenga ngoonga fu na ?
  NOM V.-PERF. NOM DET. PART. INF. ADV.L NOM ADV.I  
  Muusa  a regardé vaches les elles jouer  hier n´est ce pas ? tout est ce
  Muusa a regardé les vaches s´amuser hier n´est ce pas ?

ou en réponse à :

(49)  Aarba ndaar-ii  ne´i  ɗi  na  pija 
  NOM V.-PERF. NOM DET. PART. INF.
  Moussa  a regardé vaches les  elles  jouer
  Moussa a regardé les vaches s´amuser.

Conclusion

Plusieurs linguistes se sont intéressés à la définition et à la relation d’interdépendance des notions de « prédication » et « d’emphase » et ont souligné que le point d’une expression doit être obtenu de quelque chose connu et agrée (préssupposition) sur quelque chose de nouveau et instructif et « c’est la nouvelle information » qui est principalement soulignée(emphase) ; de sorte que prédiction et emphase émergent comme deux aspects d’un simple modèle d’articulation. Il est important de voir que les deux oppositions sont indépendantes, de sorte qu’un segment linguistique peut combiner les valeurs « thématique » et « donné-connu »,« thématique » et « nouveau », « rhématique » et « donné-connu », ou « rhématique » et « nouveau ». Rappelons en outre que dans l’analyse des énoncés la plupart des linguistes (le cercle linguistique de Pragues, Creissel, Krifka, Halliday, Chafe, Firba etc.) distinguent aujourd’hui au moins quatre niveaux de structure ou plus exactement de modes d’organisation : phonologique, morphosyntaxique, sémantico-référentiel et énonciatif. Ces quatre niveaux sont indissociables aussi bien à l’encodage qu’au décodage du message.
Du point de vue fonctionnel, ce niveau de description caractérise les motivations des auteurs dans le choix des éléments de contenus. Il rend explicite le pourquoi et l’associe au quoi des éléments du contenu. Du point de vue syntaxique et sémantique, il s’agit d’associer aux éléments de matière première, déjà indexés dans l’espace du ‘domaine’, de nouveaux attributs propres, cette fois, à l’espace du discours du document cible. Ceci est réalisé, à un niveau générique, au moyen de couples appelés « règles de désignation intentionnelle », ayant la forme suivante : (caractérisation de l’intention, caractérisation du contenu.

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L’habitat urbain burkinabè et son évolution : formes, caractéristiques et incidences

par Dr Ali SANGARE

Résumé :

L’une des caractéristiques essentielles de la ville burkinabè est sa dualisation socio-spatiale fondée sur le développement de l’habitat urbain. Ce modèle de configuration spatiale est observé selon les stratégies et les lieux de résidence des populations, et s’accentue au fil des ans. Le développement de l’habitat urbain se traduit par des rapports de forces socioéconomiques au sein d’un espace donné mais aussi entre différents espaces.

L’objectif de cette étude est de dégager ce modèle de configuration spatiale afin de mieux cerner ses incidences sur les villes burkinabè.
Pour ce faire, l’étude fait ressortir, en fonction des types d’habitats et des espaces, les caractéristiques des formes des différentes habitations urbaines. Elle démontre aussi que les conditions d’habitats sont révélatrices des inégalités sociales et influent sur le niveau des services urbains des quartiers (assainissement, approvisionnement en eau, éclairage…). Ainsi, au regard de cette polarisation sociale et spatiale croissante, un équilibrage de la composition sociale des différents espaces urbains est nécessaire et doit inéluctablement passer par une analyse approfondie de la question de paupérisation des populations urbaines.

Mots-clés :

Habitat urbain, aspect morphologique, incidence, ségrégation urbaine, équilibrage de la composition sociale, Burkina Faso.

Abstract :

One of the essential characteristics of the cities in Burkina Faso, is its sociospatial duality based on urban housing development. The strategies the populations’ homes determine this spatial configuration model that is increasing over the years. This urban housing development is reflected in socio-economic power relations within a given area or between different areas.
This survey aims at identifying this spatial configuration model to better understand its impacts on the cities in Burkina Faso.
To do this, the survey highlights the characteristics of the different urban housing forms through of the type of housing and areas. It also shows that housing conditions reveal social inequalities and impact on the quality of urban facilities at neighbourhoods level (sanitation, water supply, lighting…). So, considering this increasing social and spatial polarization, balancing the social composition of the different urban areas is necessary. This balancing must absolutely go through an analysis of the issue of poverty among townsfolk.

Table des matières

Key words :

Urban housing, morphological aspects, effects, urban segregation, balancing the social composition, Burkina Faso.

Introduction

L’habitat est l’ensemble des conditions, des caractéristiques physiques et économiques relatives à l’habitation. Il est composé de logement, d’équipements et d’infrastructures d’accompagnement. Au Burkina Faso, l’habitat a subi ces dernières décennies de grandes mutations se caractérisant par de nouvelles manières d’habiter, que ce soit dans l’espace domestique ou celui du voisinage. Ces modifications qui sont plus perceptibles en milieu urbain se traduisent par des représentations et des nouvelles conceptions que l’habitant a de son cadre de vie. Cette évolution est également l’œuvre des pouvoirs publics à travers l’incitation à de nouvelles formes de construction ou la fixation des réglementations urbanistiques. Les manifestations de cet habitat urbain burkinabè consistent en la modification des formes d’habitat traditionnel et semi-urbain ou en leur disparition au profit de nouvelles formes qui apparaissent comme un symbole de modernisme et de progrès. Cette évolution de l’habitat urbain peut s’expliquer par la surpopulation, par l’élévation des niveaux de vie et par l’influence de modes d’habiter des occidentaux.
Ainsi, les villes burkinabè et principalement les grands centres urbains connaissent actuellement une profonde métamorphose, dont on ne mesure pas encore pleinement toutes les conséquences. Lieux de brassage d’individus de cultures et de milieux différents, les villes burkinabè, à l’instar d’ailleurs des villes africaines, sont également les lieux où s’accentuent les inégalités socioéconomiques et spatiales. S’agit-il d’une crise de modèles d’urbanisation due à des difficultés de maîtrise de l’expansion urbaine ou d’un modèle classique de développement urbain ? En tous les cas, nous assistons dans les villes burkinabè à l’émergence d’une certaine civilisation urbaine basée sur de nouveaux rapports sociaux à l’espace et sur une polarisation sociale et spatiale croissante.

L’objectif de la présente étude est de se pencher sur la dualisation socio-spatiale fondée sur le développement des différentes formes d’habitation et sur les caractéristiques des modes d’habiter en milieu urbain. Ce qui permettra de mieux appréhender les incidences sociales et urbanistiques de l’évolution de ces formes d’habitation urbaine et de contribuer ainsi à une meilleure définition des politiques d’aménagement et d’urbanisme des villes. Ces différentes analyses portent sur les villes de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso qui constituent les deux (2) principales villes du pays.

L’étude s’appuie sur des recherches documentaires d’une part, et sur des techniques d’observation directe libre et d’entretiens semi-directifs d’autre part.
Les recherches documentaires sont essentiellement axées sur le développement de l’habitat urbain au Burkina Faso et dans les villes africaines. Au Burkina Faso, les études qui traitent de l’habitat urbain et de ses aspects morphologiques sont souvent générales (c’est le cas des données des recensements généraux de la population et de l’habitation). Très peu d’écrits portent sur l’étude typologique et morphologique des logements urbains dans une approche sociologique ou socio-anthropologique, encore moins sur les incidences sociales et urbanistiques du développement de l’habitat urbain. Si les études urbaines concernaient les questions d’aménagement dans les années 1980 et 1990, elles se focalisent timidement aujourd’hui sur l’habitat urbain. Or à l’interface entre le politique, le spatial et le sociétal, l’habitat urbain se présente comme un paramètre pertinent pour cerner le phénomène de paupérisation des populations des villes burkinabè. Le présent article aborde donc cet aspect peu étudié des habitats urbains burkinabè et fait une analyse des incidences sociales et urbanistiques de leur développement.

Quant aux entretiens, ils ont été effectués auprès d’une vingtaine de ménages propriétaires de logements (propriétaire ou parents de propriétaire de logement). Ces entretiens portent sur divers aspects de l’habitat que sont : le statut du propriétaire, les éléments de confort, le mode d’utilisation, le nombre de pièces du logement et la densité. Ces entretiens axés essentiellement sur les tissus types, s’intéressent aussi à certains aspects extérieurs des habitats qui seraient difficilement perçus dans le cadre de l’enquête par observation directe. Cependant, il faut noter que la réalisation des entretiens a été émaillée de beaucoup de difficultés. Ces difficultés se traduisent par des réticences de plusieurs enquêtés et plus particulièrement des propriétaires de logements, à fournir des informations sur leurs maisons, et cela en dépit des explications fournies sur la pertinence et l’importance de l’enquête. Ces propriétaires de logements ont été peu loquaces et ont trouvé que cette enquête cherchait à découvrir leur intimité.

Le dépouillement de ces entretiens a consisté à coder les informations recueillies à travers l’indexage des passages importants sous des mots-clés. Un mot-clé est un module qui a été, par la suite, organisé en différentes parties de l’étude, en fonction de la problématique de départ.

Pour ce qui est de la technique de l’observation directe libre, celle-ci a été utilisée pour rendre compte des aspects morphologiques des bâtiments. Elle a permis de délimiter le champ d’étude qui a concerné, non pas les édifices urbains en général, mais l’habitation et les conditions de vie relatives à celle-ci. Ainsi, nous nous sommes intéressés à l’habitat urbain en fonction des types de quartiers qui composent la ville. Cette approche a conduit à l’élaboration d’un plan raisonné
d’observation articulé autour des points suivants :

  • Les types d’habitat urbain en fonction des espaces ;
  • Les formes et les caractéristiques des formes d’habitat urbain ;
  • Les conditions de vie (assainissement, eau, hygiène, équipement d’électricité, etc.).

A partir des notes détaillées prises, les séquences observées ont été transformées sur des fiches en données écrites qui ont été dépouillées et traitées.
Ainsi, la méthodologie adoptée combine à la fois approches descriptive et analytique de la réalité socio-spatiale des grands centres urbains burkinabè.

Table des matières

1- Un modèle urbain fondé sur une dualisation spatiale

A l’instar de la plupart des métropoles d’Afrique francophone, les villes burkinabè sont des émanations de la période coloniale . En effet, la ville burkinabè repose sur un modèle dual, ségrégatif, qui était pensé en termes de relations de dépendance entre un centre moderne où étaient localisés les colons, et la ville autochtone où prévalaient des modes d’organisation communautaire issus du monde rural. Ce modèle dual s’est complexifié dans les années 1960, à partir de l’indépendance, sans que l’on ait constaté pour autant sa remise en cause. Certains quartiers des autochtones de l’ère coloniale vont être intégrés dans le périmètre urbain moderne, ce qui favorise leur accès aux services urbains de base (eau, électricité), sans nécessairement résoudre les difficiles conditions de vie de ces populations résidantes.

Mais les problèmes sont relégués plus loin, à la périphérie, où l’habitat précaire se développe au fil des ans du fait de l’explosion démographique et du phénomène d’urbanisation accélérée. L’habitat de cette périphérie est qualifiée d’illégale, en référence au droit moderne, bien que l’occupation de ces terrains soit le plus souvent légitimée par le « droit coutumier ». Phénomène marginal au départ dans la plupart des métropoles africaines, ce mode « naturel » de croissance urbaine a eu tendance dans ses dernières décennies à devenir le modèle dominant du développement des villes du fait de l’insuffisance de moyens de maîtrise de l’urbanisation. Pour ce qui est des villes burkinabè, ces quartiers étaient en majorité occupés par des migrants ruraux qui ont acquis à bas prix des parcelles auprès de chefs de terre, détenteurs de terrains régis par le droit coutumier, d’où une légitimation de l’occupation du sol, même s’ils ne disposent pas de titre de propriété. La carence en infrastructures caractérise ces espaces, d’où une corrélation entre le statut foncier et l’accès aux services. La ville burkinabè est en effet une mosaïque de logiques foncières.
La dualisation de l’espace urbain se maintient jusqu’au début des années 1980. Sur le plan de l’organisation spatiale, ce n’est plus la ségrégation entre zone résidentielle et zone traditionnelle, mais une juxtaposition de divers modèles aux formes d’organisation spatiale caractéristiques des villes occidentales et typiquement burkinabè (modèles urbain, semi-urbain et traditionnel rural), à savoir une dichotomie entre quartiers lotis et quartiers non lotis, entre « ville légale » et « ville illégale ». Depuis cette période, les villes ont bénéficié d’investissements considérables notamment dans le domaine de l’aménagement à travers la mise en œuvre de grands programmes et projets de développement, et cela dans le but de mieux maîtriser l’expansion urbaine et de réduire ainsi ce phénomène de ségrégations sociale et spatiale.

Une fois encore, le marquage spatial semble plus important que par le passé. Divers modèles urbains dominent l’organisation physique des villes. Ces modèles sont fondés sur l’articulation entre d’un coté habitat moderne dont l’aspect visible est le signe de richesse d’une catégorie de population aisée et de mobilisation excessive de capitaux, et de l’autre coté habitat précaire inspiré de modèle semi-urbain et traditionnel rural aussi bien dans les zones loties que dans les zones non loties. D’une manière générale, l’horizontalité domine. En lieu et place de la vision hiérarchisée et centrée de la puissance coloniale, se développent d’autres modèles urbains composites et polymorphes résultant de la cohabitation de populations dont les capacités économiques et les modes de vie sont totalement différents les uns aux autres.

La symbolique urbaine burkinabè se traduit donc par des types de construction à l’aspect diversifié marquée par la division sociale de l’espace et parfois en adéquation avec la vision politique dominante.

Table des matières

2- De l’habitat traditionnel à l’habitat typiquement urbain

Au Burkina Faso comme dans certaines villes de l’Afrique de l’Ouest (Abidjan, Bamako…), la concession est l’expression la plus fréquente pour désigner l’habitation. La conception de la concession a évolué dans le temps. Né de l’expansion coloniale française, le mot concession est considéré comme un terme qui a acquis une polysémie et prend actuellement le sens d’unité spatiale d’habitation, ou parcelle ou encore lot comme le préfèrent appeler les aménageurs, conformément aux règles de leur langage. En milieu urbain, l’espace habité a évolué vers d’autres types d’agencement des constructions, essentiellement sous forme quadrangulaire. En milieu rural, l’habitat traditionnel, très varié, caractérisant chaque région et ethnie du Burkina, a également subi des changements, mais de manière moins marquée dans les villes. C’est dans les zones rurales que l’on peut rencontrer quelques habitations traditionnelles qui n’ont pas subi de modifications profondes et qui ont su garder leurs formes et leurs techniques anciennes. On peut citer les habitations en forme de dôme ou de tente au nord du Burkina Faso, ou celles qui sont de forme circulaire et à toiture conique en paille au niveau du centre, ou encore les formes orthogonales avec les toitures planes faites de mélanges de terre et de bouse de vache, dans la partie sud et ouest du pays.

L’évolution de l’espace habité est surtout visible en milieu urbain qu’en milieu rural. Elle s’explique par le morcellement de la concession dû à l’accroissement démographique. En effet, au fur et à mesure que le nombre de personnes dans le ménage augmente, l’espace bâti se densifie par construction de pièces adjacentes ou de nouveaux bâtiments formant ainsi des groupements d’habitation. Ce type de groupement ou de division interne de l’habitat a une incidence sur la concession urbaine dont l’espace libre se réduit considérablement. Une autre raison de cette évolution est l’amélioration des conditions de vie des ménages : les populations disposant de moyens construisent des habitations qui leur conviennent en fonction des besoins familiaux et de leur préférence. En outre, elle est le fait des opérations d’aménagement urbain telles que les lotissements qui interdisent l’extension spatiale in situ des communautés comme cela se fait en milieu rural où l’absence de réglementation urbanistique autorise un accroissement de l’habitat. Aussi, dans les politiques de l’habitat, des types de logements sont proposés aux populations et qui n’ont rien à voir avec l’habitat traditionnel. Ainsi, c’est l’organisation d’ensemble de l’espace urbain qui est ici concernée par cette évolution, car les populations doivent construire des habitations en fonction des normes d’aménagement et d’urbanisme.
Dans les villes burkinabè, les formes spatiales actuelles ont entraîné la disparition progressive de l’habitat traditionnel en forme circulaire (les cases) ainsi que des matériaux traditionnellement utilisés comme les toits de paille. Quand l’habitat traditionnel est de forme rectangulaire, comme le cas de l’habitat bobo ou lobi appelé soukala, le changement se situe au niveau des matériaux utilisés : on constate de plus en plus l’apparition des tôles ondulées et des briques en ciment en lieu et place des toits en terre battue et des briques en banco. Cependant, depuis les années 1980, l’utilisation des matériaux locaux (notamment les briques en terre pressée…) dans la construction de bâtiment a fait l’objet de grandes manœuvres de réhabilitation. Des chercheurs et techniciens ont mis à jour des anciennes techniques à travers la valorisation de matériaux traditionnels. Ce qui a conduit à l’époque, à la création par le ministère en charge des travaux publics, de l’habitat et de l’urbanisme, du projet dit « LOCOMAT » dont l’un des objectifs principaux était de collecter et exploiter les informations sur les matériaux locaux et leur mise en œuvre. L’utilisation des matériaux locaux a mis en évidence des avantages incontestables sur l’économie et le confort des constructions sans altérer leur qualité mécanique ou leur durabilité. Mais très peu de gens utilisent aujourd’hui ces matériaux locaux améliorés à cause de l’insuffisance d’informations à ce sujet, notamment sur sa qualité et sur les opportunités qu’ils peuvent offrir. Les entretiens réalisés montrent que la grande majorité (4/5) des enquêtés interrogés sur ce sujet dit n’avoir aucune connaissance sur ces matériaux locaux. Ceux qui disent connaître ces matériaux doutent de leur qualité et trouvent aussi qu’ils sont chers.

En milieu urbain et principalement dans les grandes villes, les exigences de confort se sont accrues avec l’amélioration des revenus, mais aussi du fait des nuisances (comme le bruit, la pollution, la poussière) et des fortes pluies. Ce qui a entraîné, non seulement l’introduction dans les constructions, des techniques nouvelles d’étanchéité et d’isolation (thermique et phonique), mais aussi l’utilisation de matériaux tels que la tôle ondulée, le ciment, les métaux, le parpaing, facilitant ainsi les constructions de bâtiments à étage.

Cette évolution a pour objectif de mieux intégrer les sociétés humaines dans leur environnement naturel. Mais il faut reconnaître que dans le passé, certains groupes sociaux avaient su adapter leurs habitations à leur milieu naturel. En témoignent les « soukala » lobi dont les terrasses au niveau des toitures permettent de dormir en plein air durant les nuits les plus chaudes précédant l’hivernage, ou encore l’habitat bobo avec son ouverture sur le toit rendant possible l’ensoleillement et une bonne aération de l’intérieur de la maison. De plus, quel qu’en soit le type d’habitat traditionnel burkinabè, les parties intérieures sont toujours rafraichies du fait des matériaux utilisés, ce qui donne donc des conditions agréables de vie et de bien-être dans les logements.

Aujourd’hui, les constructions sont toujours en rapport avec la modernisation et sont très coûteuses lorsqu’elles s’adaptent au milieu naturel : isolation thermique et phonique, utilisation de climatiseur ou de ventilateur… Aussi, les traits culturels qui caractérisaient l’habitat traditionnel sont quasi-inexistants dans l’habitat moderne actuel dont l’originalité se rapporte aux techniques et aux gouts contemporains. Les habitations traditionnelles en milieu urbain sont très peu nombreuses. S’il en existe, ce sont, soit les habitations traditionnelles construites il y a très longtemps et qui ont été sauvegardées (le cas des maisons du quartier Dioulassoba à Bobo-Dioulasso), soit les habitations conçues avec des matériaux modernes (ciment, isolation thermique et phonique…), mais conservant les formes architecturales anciennes. Il y a également les édifices de type architectural soudanais construits sous l’ère coloniale, que l’on rencontre surtout à l’ouest du Burkina Faso et dont la majorité a été réhabilitée (du fait de l’usure) avec des matériaux plus modernes. Mais à ce sujet, la plupart de ces constructions en style soudanais sont des services et non des résidences (c’est le cas de la gare ferroviaire et du palais de justice de Bobo-Dioulasso).

L’habitat urbain au Burkina Faso, dans toutes ses formes, est quasi-horizontal. Peu de bâtiments à étage existent dans les villes burkinabè. Cependant bien que les burkinabè restent très attachés au modèle de maison (logement sans étage) avec une cour , ils commencent à s’intéresser, de plus en plus, aux constructions à étage. Mais ces constructions concernent surtout les lieux de travail tels que les bureaux et les établissements commerciaux.

Ce qu’il faut donc retenir de l’évolution de l’habitat urbain au Burkina Faso, c’est que chaque forme d’habitat, traditionnelle comme moderne, constitue une réponse à un réseau complexe de données sociologiques, socioculturelles et économiques. Ces formes s’inscrivent dans un processus particulier d’organisation de l’espace suivant les temps. Les formes traditionnelles de l’habitat ont été façonnées au fil des générations et se sont toujours modifiées non pas toujours dans le sens d’une meilleure intégration des sociétés humaines dans leur milieu naturel, mais dans le sens de la modernisation et d’une imitation des modèles occidentaux d’habiter.

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3-Les types d’habitats urbains

Dans les villes du Burkina Faso, la disposition des types d’habitat est fonction des disparités socio-spatiales urbaines. Les rapports socioéconomiques interviennent largement dans le choix des types d’habitation et des lieux de résidence. Aussi, l’on constate par ailleurs que l’habitat des villes moyennes ou des petites villes est moins diversifié que dans les grandes villes telles que Ouagadougou et Bobo-Dioulasso où il existe un éventail de tissus types et de modèles urbains. Ceci dit, les modèles d’habitations urbaines que l’on rencontre dans les grandes villes burkinabè sont au nombre de trois (3). Il s’agit des différents types de villas qui constituent les modèles d’habitat de haut standing, des habitations de moyen standing et des habitations de bas standing.

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La villa

C’est un modèle d’habitat de haut standing. La villa est d’abord apparue en Europe, puis exportée dans les colonies. Il s’agit d’une maison individuelle destinée à l’hébergement d’un seul ménage. A son origine, la villa renvoie à l’idée de villégiature et de luxe, et donc ayant pour principe la recherche du confort et un désir d’ostentation. Elle évoque un type d’habitat réservé à des groupes sociaux privilégiés.

Dans les grandes villes du Burkina Faso telles que Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, les villas se situent dans les quartiers « chics », dotés d’infrastructures (voies bitumées avec des caniveaux) et d’équipements (réseaux d’électricité, d’eau potable et de téléphone). Elles sont habitées par leurs propriétaires ou quelquefois mises en location . Elles ont presque toutes un espace de représentation extérieur bien soigné à travers des jardins d’agrément (fleurs, arbustes ornementaux) agréablement entretenus. Elles sont construites en matériaux durables à base d’agglomérés de ciment et comportent toutes les commodités intérieures comme la cuisine, la douche et le WC avec fosse septique. On peut en distinguer trois (3) types : deux (2) types de villa de haut standing et un (1) type de villa construit de façon modeste. Ce sont :

Les habitations de haut standing des vieux quartiers résidentiels (lotis dans les années 1960) qui auparavant étaient destinées à la classe aisée. Elles sont habitées par la classe privilégiée burkinabè et étrangère c’est-à-dire les anciens hauts fonctionnaires de l’Etat, des institutions internationales publiques et privées et quelques grands commerçants. La catégorie sociale aisée qui y habite est souvent constituée d’une famille restreinte généralement monogame. Ces habitations se distinguent non pas par une esthétique originale, mais par une organisation particulière de l’espace habité. Elles existent spécifiquement dans des quartiers peu denses comme la zone du bois, Gandin à Ouagadougou ou la zone résidentielle A et la zone résidentielle B respectivement aux secteurs 9 et 5 à Bobo-Dioulasso. Du fait de la disponibilité de l’espace, ces villas ont été construites sur des lots de grande superficie, comprise entre 500 à 800 mètres carrés, voire plus.

Les habitations de haut standing dispersées dans les quartiers des grandes villes du Burkina Faso et qui offrent une configuration différente des villas des années 1960. Ce sont des maisons soit à un seul niveau, soit à plusieurs niveaux (des duplex ou des triplex). Les habitants de ces villas sont généralement des burkinabè fortunés propriétaires ou locataires tels que les grands commerçants, les hommes d’affaires, les hauts fonctionnaires. La particularité de ces types d’habitation, c’est qu’ils sont caractérisés par des plans, des formes et des matériaux nouveaux (matières parfois importées) et quelquefois même par un style architectural qui associe des figures esthétiques d’architectures européennes et africaines. On peut y trouver par exemple des terrasses ou parking entièrement couverts (parfois en sous-sol), des toitures en tuile, des vérandas sur le toit, du gazon, des fleurs provenant d’autres contrées, etc. En fonction du type d’habitation (maison sans niveau, duplex, triplex), le nombre de pièces varie entre six (6) et dix (10), voire plus. Ces pièces se composent de plusieurs chambres à coucher, de cuisine, de magasin et parfois de bureau. A ce propos, les entretiens révèlent que dans ces logements de haut standing, des pièces sont souvent inoccupées et sont réservées à des projets d’avenir qui, du reste, ne sont pas définis au préalable. La plupart des personnes interrogées expliquent que ces pièces inoccupées sont destinées aux besoins futurs des enfants. C’est dire donc que la taille et le standing de ces maisons ne sont pas toujours clairement justifiés. Ces maisons semblent ainsi relever d’une sorte de paraître et de désir d’ostentation, mais résultent surtout de la capacité financière de leurs propriétaires.
Ces logements se rencontrent dans les quartiers qui ont été lotis ces dernières décennies (à partir des années 1990 surtout), y compris les cités construites sous la période révolutionnaire et dont une grande partie a été plus tard remodelée (pour en faire par exemple des maisons à étage ou pour augmenter le nombre de chambre). Ils se retrouvent également dans les lotissements récents tels que le quartier Ouaga 2000 en construction dans la ville de Ouagadougou, où l’habitat est de plus en plus luxueux et moderne. On en trouve aussi quelques-unes dans les quartiers populaires.

La plupart de ces types de maisons sont sur des parcelles de superficie moyenne allant de 250 à 400 mètres carrés. L’insuffisance de l’espace est une des raisons ayant conduit à l’élévation de certaines de ces habitations à plusieurs niveaux. C’est également cette raison d’exiguïté de ces parcelles qui amène certains résidants à acheter deux (2) lots jumelés afin d’augmenter la surface d’habitation.

Les villas de type modeste. On les trouve surtout dans les lotissements récents en périphérie urbaine des grandes villes. Ces zones présentent un paysage mixé qui se traduit par une transformation progressive de la structure ancienne de l’habitat spontané qui y était implanté. Ainsi, il n’est pas rare de voir dans ces zones, habitat moderne côtoyer habitat spontané. Selon des études de l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (2003), la transformation définitive des zones non loties en zone lotie et viabilisée se fait généralement sur une période de dix (10) ans environ. Dans ces zones, ces types de villas sont construits par des ménages relativement aisés et soucieux de vivre dans un cadre assez moderne. Ils ont tendance à se développer dans le milieu de jeunes couples fonctionnaires et salariés du privé. Ces villas ont également des formes assez variées mais ne sont pas aussi somptueuses que les autres types de villas de haut standing. Construites en matériaux définitifs (ciment notamment), ces villas présentent parfois une esthétique architecturale originale. Elles comportent quatre (4) à cinq (5) pièces affectées surtout à un salon, à des chambres à coucher, des salles d’eau et à la cuisine. Elles sont généralement pourvues en réseaux d’électricité et d’eau potable, sauf dans les zones très récemment loties (moins de 2 à 3 ans) où la viabilisation n’est pas encore réalisée.

En résumé, dans les grandes villes du Burkina Faso de façon générale, les villas existent pratiquement dans tous les quartiers (sauf bien sûr les zones non loties) mais sont concentrées dans les espaces où résident les populations les plus favorisées par la fortune. En dehors de ces espaces quasi-exclusivement « réservés » à la classe aisée, les autres quartiers présentent un paysage différencié : on peut y voir des villas ou des habitations luxueuses à étage à coté des logements misérables, voire des taudis. Cette disproportion se révèle être l’un des principaux traits caractéristiques du paysage urbain burkinabè.

Elles constituent l’autre type de logement du parc immobilier des quartiers lotis des grandes villes et représentent la quasi-totalité des logements des villes moyennes. Aussi appelé habitat populaire, cet habitat se rencontre depuis les centres-villes les plus anciens jusqu’aux zones nouvellement loties. On retrouve aussi quelques-uns de ces logements de moyen standing dans les zones non loties . Dans les vieux quartiers, elles se situent par exemple à Kolgnaaba, Larlé, Ouidi au niveau de Ouagadougou et à Diaradougou, Sikasso-cira et Koko, dans la ville de Bobo-Dioulasso.

Ces maisons sont habitées par de gens de revenus moyens mais aussi par des personnes qui ont hérité des parcelles de leurs parents. Dans les quartiers dits populaires, c’est-à-dire les vieux quartiers souvent situés au cœur des grandes villes, la forme sociale de l’occupation des logements est la famille élargie avec une dominante de locataires. La plupart de ces habitats populaires intègrent des locations annexes généralement de petit commerce informel qui vise à assurer une amélioration substantielle de revenu aux propriétaires. La densité de la population est donc élevée dans ces quartiers populaires ; cela malgré le départ de certains résidants qui ont quitté leur famille pour habiter ailleurs (dans d’autres quartiers de la ville), généralement pour des raisons d’indépendance.

Les logements des quartiers populaires sont pour la plupart réduits au modèle « chambre-salon » avec une cour où sont construites les douches et la cuisine. Ils sont majoritairement en matériaux définitifs, mais sont dans une situation de dégradation avancée du fait de leur ancienneté et de l’insuffisance des moyens financiers des propriétaires. Ces constructions sont en briques de ciment ou de banco ou encore de latérite sur des parcelles de superficie pouvant atteindre 800 mètres carrés. Celles qui sont en terre (ancienne ou récente) sont souvent crépies en ciment et la plupart d’entre elles sont pourvues de clôture en parpaing ou en terre selon les moyens du propriétaire.

Ces habitats populaires sont souvent insalubres mais la plupart d’entre eux disposent quand-même de latrines à fosse étanche et de puisards construits hors de la maison, dans l’enceinte de la cour. Ils sont raccordés aux réseaux d’électricité et d’eau potable. L’équipement électrique bien que disponible n’est pas toujours demandé, faute de capacité financière des habitants et pour les mêmes raisons, l’alimentation en eau est effectuée le plus souvent par borne-fontaine ou par un unique robinet dans la cour. De façon générale, ce que l’on constate dans ce type d’habitat, c’est l’étalage d’un certain « désordre urbain » dont les signes les plus évidents se rapportent à l’assainissement, et, du reste, « se lisent » dans l’imbrication des différentes fonctions urbaines (habiter, travailler, se récréer).
Par ailleurs, l’on pourrait aussi inclure dans cette catégorie de logements de moyen standing, les bâtiments à plusieurs logements. Il s’agit d’un type de logement locatif couramment appelé célibatorium : ce sont des logements qui comportent une ou deux pièces (« chambre-salon »). Dans le jargon local, lorsque le logement ne comporte qu’une seule pièce il est appelé un « entrée-coucher ». Les célibatoriums sont des constructions sans niveau formées de plusieurs logements séparés et pouvant abriter plusieurs ménages. Ce type de logement s’est développé au fil des ans pour répondre à la forte demande de logement en milieu urbain, notamment à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso. Si à l’origine, ces logements étaient occupés par les célibataires, d’où l’appellation célibatorium, cette situation a maintenant changé. De nos jours, il abrite souvent des ménages qui ne disposent pas de moyens pour construire leur propre logement ou qui sont entrain d’en construire.

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Les habitations de bas standing

Ce type de tissu revêt des morphologies diversifiées correspondant à un habitat de modèle semi-urbain ou traditionnel rural. Ce sont des logements précaires situés principalement dans les zones non loties en périphérie urbaine, mais aussi dans des zones loties au niveau des quartiers populaires ou sur des sites inconstructibles. Ils sont soit de maisons assez grandes ou moyennes qui abritent de familles complètes, mais aussi des « entrée-couchers » souvent habités par des jeunes ou des adultes. Dans les zones non loties, les résidants de ces logements sont principalement les propriétaires eux-mêmes ou leurs représentants. Il y existe donc peu ou pas de locataires. Ces résidants sont, dans la plupart des cas, des personnes démunies. Il s’agit de zones d’habitats denses, peuplées en majorité de jeunes et contribuant pour plus de 20% (INSD 2003) de la croissance urbaine des grandes villes. Elles constituent de véritables marchés les nuits par les nombreuses activités informelles qui l’animent.

Exclusivement construits en banco, ces logements ne disposent d’aucune commodité interne. Ils sont caractérisés par leur précarité, leur sous-équipement et leur irrégularité foncière. Ainsi, les conditions de vie y laissent à désirer du fait du caractère précaire et non aménagé de ces lieux. Il n’y existe aucun système d’évacuation des déchets solides. Le mode d’évacuation des excrétas est la latrine traditionnelle ou les puisards, mais une partie des populations qui résident dans ces lieux font leurs besoins en plein air. L’alimentation en eau se fait principalement à partir de bornes-fontaines payantes et aussi par des revendeurs livrant l’eau à domicile.

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4-Les incidences sociales et urbanistiques du développement de l’habitat urbain

L’analyse de l’espace habité des villes du Burkina Faso nous permet de mieux appréhender l’évolution des situations sociales urbaines. En effet, l’espace urbain burkinabè est de plus en plus un outil de lecture de la société urbaine. Les enjeux socioéconomiques expliquent la pertinence actuelle de cette représentation. Les différentes formes de l’espace habité et les disparités socio-spatiales qui sont la marque des populations et des pouvoirs publics, se développent selon une logique de distinction sociale. Les plans et les modèles architecturaux s’orientant dans la recherche de nouvelles formes spatiales contribuent à renforcer les différences entre les catégories de populations en fonction des ressources dont elles disposent. Ces modèles et ces plans de construction se traduisent par leur matérialité et par une organisation spécifique qui ne sont pas définies par une réglementation précise qui puisse réduire cette distinction sociale. Au contraire, ils sont parfois imposés par les pouvoirs publics en vue de l’embellissement du paysage urbain (par exemple le respect des cahiers de charges pour les constructions à Ouaga 2000). Aussi, la construction en hauteur est encouragée pour empêcher l’étalement de la ville. La construction des logements « uniformes » des cités sont certes une réponse à cette différenciation socio-spatiale, mais les transformations que beaucoup d’entre eux ont subies ces dernières décennies ont contribué à éloigner la vision politique de l’objectif qu’ils visent.

Il est vrai que les pratiques spatiales actuelles participent au confort et à la sécurité de l’habitat urbain, et visent à moderniser la ville en lui apportant une nouvelle esthétique architecturale. Les exemples de Ouaga 2000 et du projet de la zone d’activités commerciales et administratives (projet ZACA) en attestent. Mais cet objectif de modernisation rejoint-il l’objectif de développement du Burkina Faso (dans le sens d’une amélioration qualitative durable des conditions de vie des populations) ? En tous les cas, le paysage urbain burkinabè et plus particulièrement celui de Ouagadougou révèle des inégalités considérables de l’habitat au sein des espaces et parfois entre différents espaces, notamment du point de vue des ressources culturelles de leurs résidants, c’est-à-dire du point de vue des attributs les plus identitaires des individus, ceux qui commandent le plus directement leur rapport à l’avenir.

Les choix résidentiels sont le résultat de cette ségrégation urbaine qui se traduit par une situation de mixité (surtout dans le cas de la ville de Ouagadougou) en ce qui concerne tant l’habitat que les statuts des uns et des autres. Cette ségrégation entendue comme étant la division sociale de l’espace, est ainsi évaluée en fonction des stratégies et des lieux de résidence. Dans les principaux centres urbains du Burkina Faso, elle prend des formes d’organisation spatiale différentes selon qu’elle porte sur des populations différenciées par des critères socio-économiques notamment. Ces critères socioéconomiques se fondent sur les différences de revenu et de statut social entre les résidants, plus élevées dans les quartiers centraux et résidentiels que dans les quartiers populaires et en périphérie urbaine. Les groupes sociaux aisés disposent d’atouts leur permettant de résider dans les quartiers qui leur conviennent et où les conditions d’habitat sont jugées plus enviables. Mais le modèle de différenciation spatiale observé est moins net car la cohabitation entre catégories sociales au sein d’un espace donné est encore réelle, bien que des quartiers soient virtuellement dévolus à des groupes sociaux particuliers.
La ségrégation est donc réelle dans les grandes villes burkinabè, son principe présent dans chaque voisinage et de plus en plus entre quartier. L’origine de cette ségrégation et ce qui contribue à la maintenir provient d’une part de certaines dispositions légales (les prescriptions des cahiers de charges notamment) qui permettent aux populations aisées de s’approprier les espaces les plus valorisés des centres urbains. D’autre part, le processus de différenciation spatiale résulte aussi de l’état des rapports de forces socioéconomiques entre catégories sociales. La ségrégation résidentielle observée dans la morphologie urbaine burkinabè et plus particulièrement celle qui est constatée entre différents espaces, est l’expression de la décomposition du tissu urbain, voire du relâchement quasi-total du lien social (fondé sur le communautarisme) qui résulte des principes même de la modernité.
Mais la compréhension des choix résidentiels incite à s’interroger sur la construction sociale des espaces de référence et sur l’adéquation entre espace de référence et groupe de référence. Sait-on vraiment ce que veut l’individu lorsqu’il choisit un lieu pour y habiter ? Cette question ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la manière dont se construisent les représentations des formes d’habitat, des types de contexte résidentiels et de leur composition sociale.

Au-delà des systématisations, une autre réalité beaucoup plus hétérogène se présente. En effet, différentes catégories sociales sont présentes au sein d’un même quartier, ce qui met en évidence des micro-segmentations sociales au sein des grandes villes. Par exemple, les quartiers centraux et résidentiels, même s’ils sont sous la dominante générale des classes aisées, sont à la fois des espaces fortement ségrégués et des territoires de mixité. Aussi, au niveau des zones d’habitat précaire, certaines personnes non démunies s’y installent dans le but de chercher à s’approprier plusieurs lots à la fois ; ce qui dément alors l’idée d’une indigence généralisée dans ces zones. Dans les quartiers populaires ou nouvellement lotis, cette segmentation est également perceptible. C’est ce qui laisse voir, comme il a été dit plus-haut, des habitations somptueuses à étage côtoyées des logements précaires. A ce sujet, il faut noter que cette cohabitation cause souvent des situations de désagrément voire de conflit entre les résidants d’une maison à étage et ses voisins proches se trouvant dans des logements de moyens ou de bas standing. Car, il arrive que ces résidants de la maison à étage s’adonnent, d’une fenêtre ou d’une terrasse, à du « voyeurisme » dans les cours des voisins (par exemple dans les toilettes) en portant ainsi atteinte à la vie privée de ces derniers. Ce qui nous amène à dire qu’il faudrait chercher à faire évoluer les mentalités afin de pouvoir préserver l’intimité du voisinage mais aussi de cultiver l’esprit de solidarité.
La disproportion constatée dans l’habitat urbain burkinabè montre une véritable mosaïque dans les villes burkinabè. Ce qui s’explique en partie par les contextes socio-morphologiques fortement différenciés et profondément ancrés à la fois dans l’histoire urbaine et dans la représentation mentale des villes et de ses territoires urbains.

Toutefois, si les quartiers ne sont pas sociologiquement plus typés comme ils étaient à l’époque coloniale et au début de l’indépendance du pays, ils tendent davantage à le devenir. En témoignent la création de nouveaux quartiers chics comme Ouaga 2000 à Ouagadougou et le projet Bobo 2010 à Bobo-Dioulasso où les populations démunies n’ont pas leur place. De plus, les quartiers récemment lotis abritent de plus en plus une catégorie de populations à revenus moyen et élevé tandis que les quartiers non lotis se trouvent presqu’exclusivement réservés aux plus démunies. Il faut noter également qu’avec la paupérisation grandissante dans les villes, certaines familles défavorisées qui vivent dans les quartiers centraux ou péricentraux (quartiers populaires ou nouvellement lotis notamment) vendent leurs parcelles pour habiter dans les périphéries urbanisées.

En résumé, la différenciation des quartiers qui se dessine dans le paysage urbain burkinabè est l’expression même de la ségrégation territoriale qui gagne en intensité dans les villes burkinabè. De façon plus générale, les quartiers urbains offrent de plus en plus un spectre borné par trois (3) niveaux : un premier niveau où les familles aisées qui s’installent systématiquement dans les espaces qui leur sont proposés (quartiers résidentiels chics, centre-ville) ; un second niveau où les familles de classe moyenne se retrouvent quasi exclusivement ensemble dans des espaces récemment lotis ou péricentraux, et enfin un troisième niveau où les catégories les plus démunies n’ont pas d’autres choix que les quartiers défavorisés. Ainsi, de cette façon, la ville burkinabè offre un dégradé des rapports à l’avenir, du plus sûr au plus incertain. Il faudrait, dans le cadre d’une politique urbaine, chercher à faire de la mixité (dans le sens de l’hétérogénéité de la population et des échanges entre groupes sociaux) qu’héritent les villes burkinabè, une véritable forme de solidarité territoriale et une condition de la cohésion sociale, ce qui consiste à répartir de façon équilibrée les différentes catégories sociales des villes. Car la force de ces villes et de toute ville d’ailleurs, c’est la richesse des échanges culturels, sociaux et économiques qui irriguent sa vitalité.

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Conclusion

De ce qui précède, nous pouvons dire que la présente analyse a permis de dégager une typologie des tissus urbains qui met en évidence la disproportion de l’habitat et les disparités socio-spatiales dans les villes burkinabè. Cette analyse typologique a montré que les formes anciennes de l’habitat ont évolué au fil des ans vers d’autres formes qui ont plus ou moins intégré des éléments traditionnels aux nouveaux besoins des populations. Si des formes traditionnelles subsistent de nos jours dans les grandes villes, elles ne représentent qu’une survivance éphémère et très localisée des pratiques ancestrales. Une forme moderne de l’habitat a fait son apparition ces dernières années du fait de la transformation des mentalités et de l’amélioration des revenus. En zone lotie, en dehors de cette forme moderne de l’habitat, il y a les logements anciens qui n’ont pas subi de grandes modifications du fait surtout des revenus limités de leurs propriétaires. L’habitat spontané en zone non lotie représente l’autre forme de l’habitat urbain. Ces logements sont caractérisés par leur précarité et ne dispose d’aucune commodité interne.

Ainsi, l’habitat populaire, l’habitat moderne et l’habitat spontané constituent les différentes formes caractéristiques identifiées de l’habitat urbain burkinabè et les plus représentatives. Ces types d’habitat se distinguent les uns des autres sur le plan des conditions d’habitat : la nature des matériaux de construction, l’assainissement, les réseaux d’électricité et d’approvisionnement en eau, etc. Au-delà des habitations, le portrait général des quartiers populaires se rapproche davantage de celui des quartiers d’habitat spontanés, alors que celui des vieux quartiers centraux et résidentiels ressemble à celui des quartiers récents. Les quartiers présentent également des disparités au niveau de leurs structures démographiques : la densité est plus élevée tant dans les quartiers populaires que dans les quartiers d’habitat spontanés, et l’est moins dans les quartiers résidentiels.

Ces différents aspects traduisent la diversité des quartiers ainsi que le caractère disproportionné et ségrégationniste de l’habitat urbain. Ils peuvent eux-mêmes se subdiviser en modèles présentant des caractéristiques différenciées ou mixtes. Les disparités spatiales de l’habitat urbain mettent évidemment en exergue les inégalités sociales des espaces qui se manifestent parfois par des rapports difficiles de cohabitation et de plus en plus par des regroupements par affinité entre catégories sociales. Ces inégalités caractérisent ainsi l’espace urbain burkinabè dans sa morphologie, son organisation spatiale et son fonctionnement. Cette dynamique urbaine qui renvoie aux logiques d’acteurs et à des processus d’organisation d’espaces sociaux différenciés est, du reste, examinée par LEFEBVRE H. (1974) qui parle d’un « droit à la ville » traduisant d’une part l’existence des rapports de force entre les groupes sociaux et d’autre part le droit pour ces groupes d’accéder à l’existant.

Au regard de cette disproportion observée dans l’habitat urbain burkinabè, la réflexion sur les politiques urbaines burkinabè doit se poursuivre afin de parvenir à une régulation des inégalités sociales des quartiers. Elle doit être relancée pour apporter des solutions aux effets destructeurs de la ségrégation territoriale. Cela dans le but de faire de la ville plus égalitaire et harmonieuse à vivre. Dans la recherche d’un équilibrage de la composition sociale des quartiers, l’on pourrait par exemple envisager, dans les quartiers où il existe des inégalités criardes entre les habitats, une aide à la construction de logements des populations les plus démunies, en leur octroyant des crédits à long terme avec un mode de paiement simplifié. Cela permettrait à ces populations de rester dans ces quartiers où elles sont propriétaires de parcelles et réduirait à cet effet cette tendance ségrégationniste de l’habitat urbain. Par conséquent, cela garantirait pour tous un logement convenable et participerait à la lutte contre la pauvreté urbaine. L’état ambitionne de réduire cette ségrégation en construisant dix milles (10 000) logements pour des ménages ayant de revenus moyens. Cette intention est louable. Mais vu le degré d’infiltration de l’économie de marché dans la tenure foncière urbaine et la valeur monétaire de plus en plus élevée du sol urbain du fait de phénomène d’urbanisation accélérée, l’on est en droit de se demander si la politique urbaine actuelle suffira à réguler les tendances ségrégatives et à mieux maîtriser le phénomène urbain. Il est donc évident que cet équilibrage doit nécessairement passer par une régulation du système de marché foncier mais surtout de façon globale par une analyse plus approfondie de la question de la paupérisation croissante des populations urbaines.

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Références de documents en ligne :
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Table des matières

L’éducation non formelle comme alternative à la crise des systèmes scolaires en Afrique

par Pr Mamadou Lamine SANOGO

« Lorsqu’un arbre pousse penchée, on peut le remplacer en plantant un autre plus droit. Mais lorsqu’on donne une mauvaise éducation à un enfant, on paye les conséquences pour l’éternité ».
Proverbe mandingue

Résumé :

La crise des systèmes éducatifs en Afrique au Sud du Sahara ne s’explique pas uniquement que par des raisons financières, des effectifs pléthoriques, l’inadaptation des systèmes éducatifs… Aux lendemains des indépendances, la course à l’atteinte du taux de 100% fixé en 1970 a été adoptée en remplacement de la politique de l’éducation élémentaire « sans prétention académique » instaurée par l’administration coloniale. D’ajustements en reformes en passant par les relectures multiples, la politique éducative africaine demeure, comme l’écrivait Ki-Zerbo, « une prothèse venue d’ailleurs ». Le présent article montre que l’éducation non formelle qui concerne plus de la moitié des besoins éducatifs n’est pas seulement une solution pour personnes n’ayant pas eu la chance d’aller à l’école, elle doit être considérée comme une composante essentielle du système éducatif. Cette nouvelle perception de l’éducation s’impose si l’on veut avoir un système éducatif cohérant, intégré et répondant aux aspirations de la société africaine.

Mots clés :

éducation non formelle, alphabétisation, crise éducative, reformes éducatives

abstract :

The crisis of education systems in South of the Sahara region in Africa can not be explained solely by financial reasons, overstaffing, inadequate education systems ... After independence, the race to achieve the 100% rate set in 1970 was adopted to replace the policy of basic education "unpretentious academic" introduced by the colonial administration. On adjustments reforms through multiple re-readings, African education policy remains, as Ki-Zerbo wrote, "a prosthesis from elsewhere." This paper shows that non-formal education for more than half of educational needs is not only a solution for people who have not had the chance to go to school, it must be considered has a essential component in the education system. This new perception of education is needed if one wants to have a coherent education system, integrated and responsive to the aspirations of African society.
Keywords :
non-formal education, literacy, educational crisis, educational reform

Introduction

Si l’Afrique contemporaine est considérée comme le continent de toutes les crises, de toutes les pandémies, de tous les malheurs de l’humanité…, il faut reconnaître que la persistance de toutes ces contraintes dans le domaine de l’éducation entrave réellement le développement du continent et compromet les progrès sectoriels réalisés. Depuis sa rupture avec l’éducation traditionnelle relevant des rites africains et considérée comme satanique par l’occident colonial, l’éducation africaine actuelle est, sans cette capacité de socialisation de l’enfant africain, en errance, en quête de son identité, en quête de son équilibre. Privé de ses fondements économiques, culturelles, politiques, philosophiques… d’après Ki-Zerbo J. (1990 : 20) « (…) l’école n’était plus un organe naturel vitalement articulé, mais une prothèse venue d’ailleurs ». Comme une maladie endémique, tous les pays africains ont mal à leur école héritée de la colonisation pourtant arrivée avec la mission civilisatrice dans le but de « faire évoluer ces africains ». Des années tronquées aux années sauvées en passant par des années laborieusement validées et même des années facultatives ou années blanches… l’éducation africaine est d’après l’expression de Ki-Zerbo J. (2003 : 174) « un kyste exogène, une tumeur maligne dans le corps social ».

Comme désemparés face à cette situation et faute d’imagination, les gouvernements africains procèdent, sous le dictat des institutions financières internationales, à des ajustements de circonstance qui n’ont que pour seul effet que de perpétuer la fuite en avant. Cette stratégie pourtant en cours dans tous les pays a fait dire par Diakité D. (2000 : 4) « (…) que certains pensent que le gouvernement est passé maître dans l’art de sauver l’année, tout en se montrant incapable de sauver l’école (...) ». Cependant, malgré les réformes successives entamées depuis la période coloniale, notamment celles portant sur l’adaptation ou du moins la tropicalisation des programmes scolaires en passant par l’introduction du français dans les écoles d’enseignement arabe puis des langues africaines dans les écoles en français… l’Afrique dite francophone semble chercher son chemin dans le domaine, portant prioritaire de l’éducation. De nombreux rapports d’experts ont se sont penchés sur cette problématique et les actions politiques multiformes entreprises face à cette situation calamiteuse ont été rapportées.

De la période coloniale à nous jours, tout a été fait pour relever le faible niveau de scolarisation en Afrique et réduire le niveau d’analphabétisme. Des engagements prises à l’indépendance en mai 1961 à Addis-Abeba, aux OMD en 2000 en passant par les différentes conférences des ministres en charge de l’éducation MINEDAF (voir annexe1.) la situation générale de l’éducation reste statique. La crise des années 1980 viendra mettre à nu les aspects financiers très lourds de la scolarisation primaire universelle que l’Afrique ne cesse de poursuivre en vain. Le niveau de croissance économique ne permettant pas d’absorber le peu de produits de l’enseignement secondaire et supérieur, le système éducatif apparaît comme une ligne de dépense au lieu d’un centre moteur d’investissement. Tout ce chapelet de problèmes ne fait qu’exacerber la crise éducative, scolaire et universitaire dans un contexte de marasme économique et de chômage endémique. Ainsi, face à l’échec scolaire, la scolarisation, la déscolarisation précoce, le désenchantement des diplômés… des solutions endogènes émergent au tournant de la fin des années 1980 avec des propositions d’offres éducatives inspirées de l’éducation des adultes dont l’alphabétisation était jusqu’à présent l’ossature principale. Se formalisation aujourd’hui sous le concept d’éducation non formelle, ces formules éducatives alternatives ont été d’un apport inestimable car elles semblent remettre l’école au cœur de la société en lui donnant son caractère fonctionnel.

Cependant, malgré tous les progrès réalisés à cet effet, le dispositif institutionnel a du mal à adopter cette nouvelle donne. En effet, tant placée au ministère en charge de la culture comme au Bénin ou au Sénégal, tantôt au ministère en charge de l’éducation comme au Mali ou encore à celui chargé du développement rural comme dans un passé non éloigné du Burkina Faso avant de se retrouver dans un secrétariat d’état devenu Cabinet de ministre délégué…l’éducation non formelle est aujourd’hui, dans ce dernier pays comme pris au piège au sein d’une structure institutionnelle figée. Depuis plus de dix ans sans pourvoir exécutif et financier conséquent, les acteurs de l’éducation non formelle ont le sentiment d’être à la périphérie du système éducatif pourtant présenté comme holistique. Par conséquent, l’éducation non formelle reste à l’image du système éducatif « une priorité non urgente », ce qui nous amène à formuler quelques interrogations : La situation institutionnelle actuelle de l’éducation non formelle est-elle favorable au développement du sous-secteur ? Le niveau de ressource humaine et financière mise à sa disposition permet-il de lui faire jouer réellement sa contribution dans la réalisation des objectifs du millénaire pour le développement notamment en ce qui concerne l’objectif n° 2 portant sur « assurer l’éducation primaire universelle pour tous c’est-à-dire « D’ici à 2015, donner à tous les enfants, garçons et filles, partout dans le monde, les moyens d’achever un cycle complet d’études primaires » . Enfin, la perception, la représentation sociale du monde de l’éducation non formelle sont généralement défavorables dans la majeure partie des pays. Comment changer l’image de ce compartiment moteur des systèmes éducatifs ?

Si les questions sont loin d’être exhaustives tant l’éducation non formelle soulève des passions, le but du présent texte est de lancer un appel à l’endroit des acteurs des systèmes éducatifs africains pour un meilleur engagement, pour une réelle responsabilité et pour une révision des choix stratégiques en la matière. En termes spécifiques, il s’agit de lancer un appel aux acteurs du système éducatif des pays d’Afrique noire en faveur d’une perception holistique réelle du système éducatif. La course effrénée derrière le deuxième objectif des OMD qu’est l’accès à l’enseignement primaire a plongé les acteurs institutionnels et les partenaires techniques et financiers dans une crise profonde face au stock en croissance d’adultes à alphabétiser.

Nos arguments pour ce plaidoyer seront soutenus par deux hypothèses majeures. Dans un premier temps, nous pensons que l’Afrique ne pourra développer son système éducatif sans l’encrer dans une culture qui prend en compte les préoccupations réelles de développement. Les systèmes éducatifs visant à assimiler l’Africain à l’occident ont montré leur limite et les ajustements de façade n’ont pas apporté les améliorations tant attendues. Ensuite, deuxièmement, nous pensons que faute de mieux, l’éducation non formelle est une alternative incontournable pour une réelle politique éducative autocentrée. En d’autres termes, il s’agit bien du sous-secteur la plus flexible et celui apte à mettre immédiatement sur le marché de l’emploi ou de l’auto emploi des produits finis, immédiatement opérationnels et capables d’agir qualitativement à la transformation de leur société.

Notre intérêt pour ce sujet tient à des raisons stratégiques en tant que observateurs des politiques de développement et à nos préoccupations de recherche-développement. En la faveur des plans d’ajustement structurels et autres mesures économiques dictées par les institutions internationales, les gouvernements africains ont abandonné l’enseignement secondaire et supérieur au secteur privé. Au nom d’une répartition fonctionnelle des rôles, la gouvernance de l’éducation non formelle est abandonnée aux mains de la société civile et l’Etat, faute de moyens financier et par manque d’intérêt du sous secteur a du mal à mobiliser ses fonctionnaires pour lui permettre d’assurer sa mission régalienne. Un pays comme le Burkina Faso est devenu ainsi le laboratoire de toutes les expériences en la matière dans un contexte marqué par la déroute des acteurs institutionnels. Ayant du mal à trouver sa place dans le système éducatif, l’éducation non formelle apparaît dans le dispositif institutionnel de nombreux états comme la portion congrue alors que c’est bien cette partie qui a en charge la grande masse, le stock à alphabétiser pour relever les indicateurs de développement.

Le présent texte comportera ainsi trois grandes parties principales. Après une première consacrée à la définition des concepts, nous allons exposer quelques éléments de la problématique de l’éducation dans le contexte sous régional d’Afrique francophone. Le choix de cet espace s’explique par des raisons historiques car l’école telle que héritée du système colonial à la française est basée sur « la politique d’assimilation » elle-même héritière du jacobinisme français. Nous n’avons nullement la prétention d’épuiser l’ampleur de ce problème dans le cadre d’un article dont ce sujet n’est pas l’objectif. Il s’agit surtout d’exposer les enjeux et le degré du mal central que ce système tente de prendre en charge, c’est-à-dire l’analphabétisme de la grande masse de population qui devait constituer le levier essentiel de l’économie et de l’éducation. Ensuite en deuxième lieu, nous allons faire appel à une autre vision des faits, à la nécessité d’un changement de choix stratégique par des réformes réelles et non des retouches de façade. La reforme que nous appelons de tous nos veux est d’ordre mental à savoir : avoir une vision unitaire du système éducatif avec des compartiments moteurs comme l’éducation non formelle. A la suite de Sylla K. (2004), nous affirmons que la crise actuelle des systèmes éducatifs constitue la principale cause des maux du continent et les reformes des systèmes éducatifs doivent intégrer la dimension réelle de la crise. Le temps est venu de dépasser les compromissions pour proposer des solutions réelles et réalistes à cette crise qui n’a que trop duré.

Quelques précisions conceptuelles

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques précisions terminologiques s’imposent car le domaine de l’éducation a fait l’objet de nombreuses créations terminologiques dont certains, souvent très spécialisés nécessitent une clarification sémantique. En rappel, le terme éducation est très ancien et universelle car toutes les sociétés humaines, tous les groupes sociaux, toutes les entités politiques organisent et gèrent la transmission des savoirs et connaissances dans le perspective d’assurer la perpétuité et le rayonnement de sa culture et d’assurer son développement. A cet effet, si le terme vient du latin ex-ducere, qui veut dire : guider, conduire hors, l’éducation se définit comme « Art de former une personne, spécialement un enfant ou un adolescent, en développant ses qualités physiques, intellectuelles et morales, de façon à lui permettre d’affronter sa vie personnelle et sociale avec une personnalité suffisamment épanouie ; moyens mis en œuvre pour assurer cette formation » Aussi, faut-il lire entre les lignes pour se rendre à l’évidence que l’éducation est la voie la plus sure de la transmission des connaissances et des valeurs de la communauté et de l’acquisition des ressources nécessaires pour construire un avenir serein. Il va de soit que les sociétés les plus avancées de tout temps sont celles qui ont compris ce rôle fondamental du système éducatif.
Quant à l’éducation non formelle, il faut reconnaître que cette notion est relativement nouvelle même si sa gestation remonte au débuté à la fin de la seconde guerre mondiale. En effet, le chaos de la guerre a exposé au grand jour les misères des milliers d’exclus des progrès technologiques de la révolution industrielle et l’illettrisme frappait plus que jamais l’Europe. Par conséquent, la maîtrise des fondamentaux que sont l’écriture, la lecture et le calcul sont devenus des indispensables facteurs et indicateurs du niveau de développement. Le défit était tel que d’autres offres éducatives en dehors des structures scolaires traditionnelles ont pris de l’importance. Cependant, sa formalisation en concept remonterait bien aux années 1980 avec le regain d’intérêt affirmé par les institutions internationales (OMS, UNESCO) en faveur de l’éducation. Aussi, pour définir l’éducation non formelle, allons-nous nous fier aux acceptions du système des Nations Unies et plus particulièrement de son institution spécialisée en la matière qu’est l’UNESCO.
« Les programmes de l’éducation non formelle ne suivent pas nécessairement le système gradué traditionnel, peuvent être d’une durée différente et ne débouchent pas toujours sur un certificat sanctionnant les études suivies. Les activités de l’éducation non formelle permettent aux enfants et aux jeunes non scolarisés d’accéder à un apprentissage structuré, renforcent leur estime de soi et les aident à trouver leurs voies et à contribuer à leurs communautés. Dans certains cas, leurs activités peuvent servir de « passerelles » et aider les enfants et les jeunes non scolarisés à améliorer leurs compétences académiques à un tel point qu’ils peuvent réintégrer le système de l’éducation formelle ».

Le choix de ces acceptions s’explique par leurs caractères universels même si celles-ci connaissent quelques difficultés d’application dans des domaines non négligeables, notamment en ce qui concerne la composition du public cible, des modalités de formation... A titre d’exemple, Il est clairement perceptible que les adultes ont été oubliés dans cette définition alors que dans les pays en voie de développement, ils en sont les principaux bénéficières et acteurs de ce système. De même, dans un pays comme le Cap Vert où le sous-système est indépendant, la réinsertion des sortants du non formel à un sous-système formel n’est pas une préoccupation alors que des pays comme le Burkina Faso, le Niger et le Mali ont adopté des passerelles . A cet effet, l’acception de l’Assemblée parlementaire de la Commission de l’Europe nous semble plus complète :
« L’éducation non formelle fait partie intégrante de la notion d’éducation permanente qui permet aux jeunes et aux adultes d’acquérir et d’entretenir les compétences, les aptitudes et les dispositions nécessaires pour s’adapter à un environnement en mutation constante. Elle peut résulter d’une initiative individuelle et prendre la forme de diverses activités d’apprentissage menées en dehors du système éducatif formel. Une part importante de l’éducation non formelle est assurée par des organisations non gouvernementales s’intéressant au travail communautaire et aux activités de jeunesse. »

Comme on le voit, cette définition de l’éducation non formelle prend en compte aussi bien l’ensemble des composantes des acteurs que les méthodes de formation ainsi que l’organisation générale du sous-système et même son encrage économique et culturelle. Longtemps aux mains des organisations de la société civile avec très peu d’attention des acteurs gouvernementaux, la nature de l’éducation non formelle la place entre l’éducation formelle qui est rigoureusement organisée et l’éducation informelle qui, comme son non l’indique, se trouve dans les actes et pratiques quotidiennes des individus et de leur entourage. Sous domaine négligé sinon méprisé de par son public, ses méthodes, ses programmes, ses langues… l’éducation non formelle a ainsi longtemps été définie par rapport à l’éducation formelle considérée comme le centre, l’idéal, la finalité du système éducatif.

Au terme de cette revue documentaire du concept, nous pouvons définir l’éducation non formelle comme un sous-système d’apprentissage ouvert qui s’adresse à un public d’adultes ou d’adolescents volontaires dans un contexte non scolaire et ne débouchant pas sur une formation diplômante. Il comporte à cet effet deux sous domaines qui sont les modèles alternatifs s’adressant aux jeunes et aux adolescents (déscolarisés et/ou non déscolarisés) et l’alphabétisation destinée aux adultes.

Les modèles alternatifs sont des offres éducatives qui remontent aux périodes des années 1980 où on a commencé à prendre conscience du danger de ces non-scolarisées et de ces déchets scolaires qui, sans formation aucune vient grandir les rangs des chômeurs et analphabètes. Rappelons que le problème remonte pourtant à la période des indépendances où la création des écoles rurales avait été trouvée pour face à l’inadaptation de l’offre scolaire occidentale proposée par l’école coloniale en zone rurale. De plus en plus présents dans les centres d’alphabétisation qui se présentaient comme la seule opportunité de formation, les acteurs ont vite compris que ces offres ne sont adaptées ni à leur âge, ni à leur besoin. En effet, ces enfants n’ayant pas été inscrits à l’école pour des raisons diverses ou déscolarisées trop tôt arrivent dans les centres d’alphabétisation fonctionnels destinés aux adultes. Ni les programmes de formation, ni les contenus fonctionnels) ne les conviennent. Par conséquent, l’idée de leur proposer des offres plus adaptées a été lancée et on a trouvé ainsi deux formules qui sont les offres de formations de réinsertion scolaire ou Ecoles satellites et les Centres d’Education de Base Non Formelle. Il reste entendu que ces offres ont des dénominations différentes suivants les pays mais dans la pratiques, les formules restent les mêmes, du moins dans les grandes lignes .

Quant à l’alphabétisation dont l’élargissement du champ opératoire a enraciné l’éducation non formelle, ce terme qui s’est développé au lendemain de la seconde guerre mondiale est adopté, par l’UNESCO pour désigner les formes d’apprentissage et d’accès aux mécanismes l’écriture, au calcul et à la lecture. Par conséquent l’analphabétisme désigne l’état d’un individu qui ne sait pas lire, écrire et calculer dans aucune langue. Ayant évolué sous des acceptions différentes dans différents pays pour des raisons économiques sous la pression du PNUD, la notion d’alphabétisation ne concerne actuellement que la « proportion de personnes dans une population donnée, incapables de lire et d’écrire, en le comprenant, un exposé simple et bref de faits en rapport avec leur vie quotidienne ».
Conçu dans un contexte de lutte contre l’analphabétisme considéré comme un critère et un facteur de sous-développement, le taux d’alphabétisation est le nombre estimé de personnes alphabétisés âgées de 15 ans et plus, exprimé en pourcentage de la population dans le groupe d’âge correspondant. En d’autres termes, le calcul du nombre d’analphabètes dans un pays prend en compte le nombre total de population rapporté à la portion des plus de 15 ans n’ayant pas la maîtrise des fondamentaux de l’éducation de base. (Dalbera C. 2005).

Etat de l’éducation en Afrique sub-saharienne

Ces précisions étant faites, nous comprenons pourquoi l’analphabétisme de masse est sans aucun doute l’un des critères les plus saillants dans la présentation de la sombre réalité économique et de développement de l’Afrique au Sud du Sahara. Les systèmes éducatifs ont pris en compte ce besoin spécifique dans le tournant de la première tranche des années 1960 après la Conférence de Téhéran. Avant cette date, l’alphabétisation était l’œuvre de quelques bonnes volontés (missions religieuses, associations, bénévoles…) se faisant le devoir d’insérer, par des cours du soir, ceux qui n’avaient pas eu la chance d’aller à l’école. Ce contexte reste marqué cependant par un manque total de stratégie et de vision car l’alphabétisation est encore en gestation. Cependant, cette histoire continue de marquer le secteur de l’éducation laissant voir l’éducation non formelle comme une deuxième chance et non comme un choix éducatif comme on le voit dans les pays lusophones d’Afrique notamment le Cap Vert, la Guinée Bissau, l’Angola…

Si l’Afrique est le berceau de l’analphabétisme, il faut dire qu’il n’en a pas le monopôle. Plus de 900 millions d’analphabètes sont recensés à travers le monde depuis 1990, d’après l’UNESCO. Près des 2/3 des analphabètes vivent dans les pays les plus peuplés du monde : Inde, Chine, Pakistan, Bangladesh, Nigeria, Indonésie, Brésil, Egypte, Iran et Soudan. Dans chacun des pays d’Afrique au Sud du Sahara le taux d’analphabétisme dépasse les 50% et les populations s’appauvrissent de jour en jour malgré les forts taux de croissance enregistrés ces cinq dernières années. De même, le taux exponentiel de croissance de la population est quasiment proche de celui de la croissance compromettant les acquis sectoriels et anéantissant les efforts consentis dans l’économie. Face au mariage forcé débouchant sur la sexualité précoce et aux violences faites aux femmes, les solutions sectorielles ont très peu d’impact sur les populations. Les accouchements difficiles consécutifs à ces mariages précoces et aux mutilations génitales féminines ont encore de beaux jours devant eux dans ce contexte d’agitation de la société civile plus souvent intéressée et déconnectée de la population. Les filles continuent de quitter l’école pour se marier et les mères analphabètes les accompagnent volontairement à l’abattoir avec le silence des pères eux-mêmes analphabètes.

Ce sombre tableau de l’Afrique sud saharienne est le reflet exact de son système éducatif. En effet, nul n’a besoin d’un niveau d’étude supérieure pour se rendre à l’évidence que la corrélation est facile à établir entre ces violences ci-dessus citées et le niveau de l’éducation. La prospérité croissante des pays industrialisés ne peut-elle pas être mise en parallèle avec les efforts en matière d’éducation. Nous pensons réellement qu’il faut être de mauvaise fois pour ne pas répondre par l’affirmative à cette interrogation. Ainsi, de 10% de taux d’analphabétisme depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ces pays sont à un taux d’environ 40% qui est d’ailleurs stagnante, voire en baisse malgré l’apparition de nouvelles formes d’apprentissage grâce aux Technologies de l’Information et de la Communication.

L’analphabétisme à lui seul ne suffit pas à expliquer « ce suicide collectif » consistant à compromettre l’avenir des générations futures et à la vie des générations actuelles. La pauvreté endémique qui caractérise nos Etats a de lourdes conséquences sur le système éducatif dont le financement devient de plus en plus complexe avec les multiples crises financières, énergétiques et économiques qui secouent le monde actuel. Devant la défaillance des gouvernements à faire face à une offre scolaire de plus en plus pressante, les parents pauvres ne peuvent pas faire face aux frais de scolarité là où le secteur privé offre l’alternative. Les cours du soir qui étaient jusqu’à présent ouverts aux cas d’échec scolaire ou aux adultes non-scolarisés deviennent maintenant une alternative pour élèves ne pouvant pas s’offrir une scolarité normale, c’est-à-dire dans un établissement d’enseignement privé fonctionnant dans la journée.

Les conséquences de cet analphabétisme sont incalculables ne serait-ce que sur le seul secteur de l’éducation quand on sait que le niveau d’éducation d’un peuple a un lien indéfectible avec l’amélioration générale de sa condition de vie. En effet, d’après un des rapports périodiques de la Banque mondiale , l’Afrique subsaharienne est la zone où les indicateurs de l’éducation sont au plus bas niveau. Avec un taux net de scolarisation d’environ 70% contre 84% pour le monde arabe et 86% pour l’Asie du Sud-Ouest, l’Afrique compte près de 40 millions d’enfants en âge de scolarisation hors du système et le nombre est en constante augmentation malgré les efforts consentis par l’ensemble des acteurs de l’éducation. Ceux-ci viendront grossir la masse d’analphabètes déjà considérable. Sur plus de 140 millions de jeunes en Afrique subsaharienne, moins d’un quart des filles pauvres vivant en milieu rural vont à l’école primaire. A cela, il faut ajouter que selon le même rapport, seulement 56% des enfants terminent le cycle primaire. Par conséquent, 44% des africains n’ont pas un niveau d’éducation de base qui va jusqu’à 16 ans soit l’équivalent de la classe de 3è des lycées et collègues. De même, toujours d’après les mêmes sources, l’Africain adulte moyen compte moins de trois années de scolarité, ce qui est inférieur au nombre d’années de scolarisation enregistré dans toute autre région du monde.

Si ces effrayants taux occultent les progrès réalisés par certains Etats, il faut reconnaître que le contexte de pauvreté, de violence scolaire et universitaire et de mauvaise gouvernance ne garantissent aucunement le maintien de ces acquis et la pérennisation de leurs effets. Cette Afrique fragile traversée de part en part de scandales et de crises de toutes sortes : instabilité politique, mutineries, coup d’Etat, classe politique vieillissante qui s’éternise, biens mal acquis, affairisme, corruption, népotisme, injustice… Tous ces maux trouvent un terreau fertile dans la crise du système éducatif avec le fort taux d’analphabétisme entretenu par une scolarisation stagnante sinon en recul et des échecs scolaires endémiques. Malgré les efforts financiers et humains consentis aussi bien par les Etats que les partenaires techniques et financiers, l’Afrique ne semble pas être en mesure de capitaliser les acquis et perpétuer les actions. Les mêmes engagements et les mêmes propos sont tenus depuis la nuit des temps et la situation est stagnante, ce qui donne de l’eau au moulin des afro-pessimistes les plus virulents. Pire, les engagements des années 1960 dans l’enthousiasme des indépendances ont cédé la place au désenchantement et l’on assiste à une dégradation progressive de l’éducation que certains penseurs n’hésitent plus à le comparer à un cancer. Le témoignage ci-dessous de Frédéric JONDOT (2009) un ancien expert du système des Nations Unies résume d’une façon éloquente la situation générale de l’éducation en Afrique subsaharienne actuellement :
« Au Mali, des efforts immenses sont déployés pour accroître les taux de scolarisation, l’éducation étant la priorité des priorités des pays en développement. Mais, notre système éducatif est en crise : les enseignements sont inadaptés, les déperditions et les échecs sont très lourds, les diplômés trouvent rarement un emploi. (…) On comprendrait le gouvernement qui, n’en pouvant mais, gère ce secteur au titre des affaires sociales, entre la garderie et la bombe à retardement. Par contre, on a du mal à saisir la démarche des bailleurs de fonds qui poussent à la scolarisation au niveau de l’école élémentaire, tout en se gardant, de plus en plus, de mettre le doigt dans l’engrenage des enseignements secondaire et supérieur ».

Le choix de cet auteur n’est pas fortuit car ce sont bien les mêmes qui sont, sans aucun doute, responsables, de la crise actuelle des systèmes éducatifs en Afrique. Il reste entendu que cette responsabilité est partagée par la classe politique et intellectuelle africaine que nous ne cherchons pas à déculpabiliser. Néanmoins, ce témoignage nous interpelle à plus d’un titre en tant que observateur des systèmes éducatifs de nos pays respectifs, d’une part et en tant que militant d’une nouvelle école africaine et panafricaine, d’autre part. En effet, la première question qui nous vient à l’esprit est la suivante : Quel pays d’Afrique noire ne se reconnaît-il pas dans ce qui est écrit dans ce passage à propos du Mali ? Ensuite, venant d’un ancien haut fonctionnaire de cette institution qui, sous prétexte d’assister l’Afrique l’a dirigée directement ou indirectement après l’échec des « Pères fondateurs », ce genre propos de provoque deux réactions contradictoires chez tout homme sensé. Il soulage et irrite en même temps. En effet, si les Africains sont comptables de la gestion calamiteuse de leur système éducatif, de leur société, de leur politique de développement… qui leur a imposé ces choix stratégiques par des plans d’ajustement structurels dont les conséquences sont rapportées ici ? De même, la compassion ou le mea-culpa suffisent-ils après tant d’année de massacre institutionnel organisé dont les conséquences vont durer sur plusieurs générations d’Africains ? C’est à croire que nous sommes dans un jeu où il suffit de se rendre compte qu’on s’est trompé pour appuyer sur un bouton restart pour annuler le résultat et reprendre une nouvelle partie. On ne le répétera jamais assez : la société n’est pas un jeu vidéo géant et l’école n’est pas une étape de jeu.

Ces experts n’ont-ils pas compris qu’il est question d’éducation d’une importante composante de l’humanité et les erreurs dans ce domaine se payent très cher. Au moment où toutes les réformes politiques et institutionnelles en la matière montré leurs limites le système éducatif continue de peser très lourdement sur le budget des Etats et les acteurs majeurs que sont les gouvernants n’ont trouvé d’autres solutions d’assister passivement à l’agonie de l’école africaine tout en scolarisant leurs progénitures dans les écoles et universités d’Europe et des Amériques. Ces derniers quittent le bateau éducation que prend de l’eau en espérant se donner les moyens de revenir diriger l’Afrique à la suite de leurs pères. Ainsi naissent et se reproduisent les classes et dirigeants politiques africains. Cependant, le temps n’est-il pas venu de penser à former, à l’instar de ce qu’a fait un certain Jules Ferry avec ses lois de 1881 et 1882, ceux dont vous tenez le destin et que vous allez presser, oppresser et exploiter ? Il suffit de se dire que même un esclave instruit produit plus et mieux pourvu qu’on sache s’y prendre.

Devant l’échec des stratégies endogènes adoptées dans l’euphorie des années d’indépendances et celui des reformes successives en passant par les plans d’ajustement structurelle et autres engagements nationaux et internationaux, le temps est venu de s’interroger sur la justesse, la pertinence et l’efficience de ses choix politiques. Ainsi, dans leur quête d’une performance dont les termes sont fixés par le Système des Nations Unies et les institutions financières internationales, les pays africains se sont lancés vers l’atteinte de la scolarisation primaire universelle (SPU), deuxième des objectifs majeurs des OMD. Malgré tous les problèmes que ce choix stratégique engendre en tant que priorité, c’est bien dans la stratégie d’atteinte de cet objectif qu’il convient de s’interroger. Comment atteindre la scolarisation primaire universelle avec plus de 60% de parents analphabètes ? Comment faire de l’éducation des adultes le moteur de la stratégie d’atteinte des OMD ? Comment mobiliser cette masse de personnes dépourvus de compétences que donne l’éducation pour soutenir ce vaste programme de reconstruction ou de renaissance de l’Afrique ?

Education non formelle comme une partie de la solution

L’éducation non formelle concerne, comme nous l’avons vu plus haut, la plus grande part de la société dans la mission de formation et de transmission des valeurs. Au départ de ce système se situe la cellule familiale qui s’approprie le système éducatif et s’engage avec les autres acteurs à son accomplissement. Nombreuses sont les études qui tendent à montrer le lien entre les antécédents familiaux et l’éducation des enfants (Kobiané J.-F. et als., 2006). Cependant, longtemps écartée du système éducatif sinon que juste pour payer des cotisations de parents d’élèves et autres corvées de construction des écoles, la famille africaine traditionnelle n’a pas l’impact nécessaire qu’ont attend d’elle sur la scolarisation de sa progéniture. En effet, il est inutile de rappeler ici les conditions de près de 80% des enfants scolarisés dont les parents ne savent pas ce qui se trouve dans leur cahier scolaire. L’éducation parentale c’est-à-dire le soutien scolaire dont l’enfant doit bénéficier au sein cercle familial est loin d’être assurée. Et comme si cela ne suffisait pas, les corvées multiples liées aux activités ménagères et à l’économie familiale viendront complexifier la vie scolaire des enfants. Les filles sont le plus souvent occupées à puiser de l’eau sinon à parcourir de longues distances pour accéder à cette ressource rare. A cela s’ajoutent les travaux de ménage rendant les journées plus longues et épuisantes. Quant aux garçons, le temps passé dans les salles de classes est souvent considéré comme perdu pour de nombreux parents. « Le droit à l’éducation c’est bon pour ceux qui ont à manger » affirment-ils et les garçons doivent soit conduire les troupeaux au pâturage, soit garder le champ contre les ravageurs ou même aider les parents à cultiver. Une autre activité dont les conséquences sont le plus souvent calamiteuses qu’est l’orpaillage engendré par le boom minier actuellement, nombreux sont les enfants qui suivant leur parents échappent à la scolarisation. Faute d’imagination, l’Etat n’arrive pas à trouver une stratégie alliant le droit à l’éducation et l’obligation pour parentale de nourrir, entretenir, soigner et éduquer les enfants. Comme dans tous ces pays africains, l’exploitation des richesses naturelles ne fait pas que polluer l’environnement même si tous les rapports même les plus alarmants ne s’arrêtent que sur ce point. Elle met en danger le devenir des enfants africains et cela est sans aucun doute la pollution la plus grave avec ses effets pervers de l’économie africaine.

Loin de nous la prétention d’épuiser le chapelet de crises et de difficultés du système éducatif mais venons en aux pistes de solution qu’offre l’éducation non formelle. Pour se faire, il convient de distinguer les deux composantes de l’éducation non formelle qui sont les formules alternatives pour les jeunes et adolescents et l’alphabétisation pour les adultes.

Ainsi, au niveau des adolescents, il faut remarquer que seules les formules alternatives de l’éducation non formelle peuvent permettre d’assurer une prise en charge de cette jeunesse qui se compose de déscolarisés, de non scolarisés, de mal scolarisés, des cas d’échecs scolaires… Et comme ils n’ont pas l’âge d’aller dans les centres d’alphabétisation -beaucoup d’entre eux n’ont d’ailleurs plus ce problème – l’éducation non formelle permet d’offrir à ce public un système d’apprentissage qui allie le rattrapage scolaire et la motivation par l’acquisition des connaissances de base d’un métier. Les Centres d’éducation pour le Développement au Mali et les Centres d’Education de Base Non Formelle au Burkina Faso sont éloquents en la matière. Les deux pays se sont d’ailleurs associés pour un système pilote qui s’adresse la jeunesse rurale transfrontalière en créant les Centres d’Education pour l’Intégration (Sanogo M.L. 2012). Dans ces centres, l’apprentissage commence par une assise des mécanismes d’écriture, de lecture, d’écriture et de calcul en langues nationales avant de passer au français en suite. Ce cheminement permet d’assurer une mise à niveau des apprenants qui n’ont pas le plus souvent la même histoire avec le système éducatif.

A ces premières formules s’ajoute une deuxième qui consiste à « remettre » ou « réinsérer » les déscolarisés précoces ou même les adolescents analphabètes au départ dans le système scolaire. L’expérience des Ecoles satellites au Burkina Faso consistait à scolariser dans des écoles bilingues des enfants ayant dépassé l’âge du recrutement scolaire c’est-à-dire des non scolarisés de 9, 10 ou 11 ans. La formation débutait en langue nationale puis le passage se fait progressivement en français. Au terme de leur formation, ces enfants sont évalués et reversés dans les écoles de type classique où ils poursuivront « une scolarisation normale ». Cette expérience est appliquée à ce jour à une dimension internationale par des ONG et Associations soutenues par le Fondation Strömme – Afrique de l’Ouest dont le siège est à Bamako. La particularité du « système des passerelles » de cette fondation est la composition du public cible. En effet, ceux-ci prennent en compte les non scolarisés, des déscolarisés précoces et même les mal-scolarisés. La finalité étant la même, ces structures de l’éducation non formelle offrent une seconde chance à tous ces enfants scolarisés ou non de réintégrer ou d’intégrer une structure scolaire. Toutes les évaluations ont montré que ces enfants ont de solides bases d’apprentissage car la fixation des connaissances et techniques s’est faite à travers les langues qu’ils parlaient déjà. Ce que le maître dit en classe évoque pour eux quelque chose de connu et non une succession de sons donnant un vocable très souvent inintelligible.

Les mal-scolarisés constituent le gros lot d’enfants pris en charge par des structures inadaptées faute d’écoles répondant à leurs besoins. Il s’agit des enfants issus des écoles coraniques, à ne pas confondre avec les écoles franco-arabes appelées également médersa par certains . Avec une implantation antérieure à la période coloniale ces écoles qui poussent dans les milieux fortement islamisés en Afrique de l’Ouest sont, le plus souvent les seules structures éducatives, surtout en zone rurale. Devant la défaillance des Etats, les marabouts et autres itinérants qui n’ont le plus souvent que la foi comme seul moyen pour attester de leur compétence en matière éducative proposent leurs services aux communautés. Héritant d’un passé historique glorieux notamment le prestige de lettrés ayant résisté à la colonisation occidentale, les maîtres coraniques actuels jouissent d’un prestige certain car cumulant le plus souvent le poste de dignitaire ou guide religieux, de promoteur de l’école et éventuellement d’autres pouvoirs plus ou moins révélés au sein des communautés. Cependant, bien que accessibles financièrement et très ancrées dans les communautés, ces écoles sont d’une efficacité limitée quant aux objectifs d’une scolarisation normale. Les enfants qui en sont issus sont souvent récupérés par les structures associatives qui leur apprennent les mécanismes de base qu’un élève devait acquérir. Seul le Sénégal a pris les dispositions quant à la modernisation de ces écoles pour en faire des « Daara modernes » afin de leur permettre une prise en charge alliant le souci d’acquérir une éducation religieuse et l’accès à l’offre éducative nationale.

Au niveau des adultes l’alphabétisation comporte deux phases : une phase d’alphabétisation de base ou cycle de base comportant l’acquisition des techniques d’écriture, de lecture et de calcul. Si l’apprenant satisfait aux exigences de cette première phase ou cycle optionnel, il a la possibilité d’apprendre des techniques complémentaires, d’affûter davantage ses armes dans le métier qu’il exerçait déjà ou encore d’apprendre d’autres langues, notamment le français dans le cas des pays francophones. Sur ce plan, de nouveaux besoins langagiers en langue africaine, notamment les langues véhiculaires pointent à l’horizon surtout chez les migrants.

Ainsi, l’alphabétisation n’est pas comme on le pense très souvent une simple acquisition de techniques et de mécanismes par l’apprentissage mais un système d’apprentissage devant aboutir à une mutation et une modification profonde des bénéficières. A cet effet, on considère que l’’alphabétisation change la vie des individus, donne plus d’assurance et de responsabilité et surtout consigne la mémoire écrite des actions que nous menons et assure leur transmission aux générations futures. C’est bien à ce titre que l’UNESCO s’engage auprès des communautés par la recherche d’une meilleure prise en charge de leurs propres besoins et leur perception de l’éducation et de la scolarisation de leurs enfants.

D’abord, l’alphabétisation ou l’éducation des adultes devrait permettre une meilleure perception de la scolarisation dans le milieu. Les parents une fois dans le système, en tant que acteurs et apprenants verront tout l’intérêt qu’il y a à aménager le temps des enfants afin de leur permettre de meilleures conditions de scolarisation.

En outre, en prenant conscience que les conditions de fatigue qu’imposent les corvées multiples sont nuisibles à la scolarisation le temps de lecture et autre révision à domicile ne sera plus considéré comme un moment d’inoccupation et de l’oisiveté.

Enfin, l’éducation parentale qui est le maillon faible du système éducatif africain et paradoxalement le moins évoqué devrait trouver sa solution dans l’alphabétisation. Loin d’avoir des parents de niveau académique, la maîtrise des éléments de base (écriture, lecture, calcul) suffit à « faire démarrer » un programme de soutien scolaire qu’un parent peut apporter à son enfant. Il ne s’agit nullement de remplacer le maître une fois à la maison mais d’accompagner l’enfant qui a besoin d’être soutenu dans son apprentissage scolaire. Les parents analphabètes ne sont pas seulement victimes des associations et autres personnes indélicates qui gravitent autour du système scolaire. Ils sont aussi victimes de leurs enfants qui leur montrent des notes de classe falsifiées, des devoirs truqués et des listes de dépenses souvent fictives. Souffrant de ces différentes formes de violence dans un silence coupable, ils restent impuissants devant la déchéance scolaire de leurs enfants qui ne cessent de faire croire qu’il est « le premier de la classe ». Or, l’expérience montre que le réveil est douloureux en la matière. Le jour où le parent analphabète découvre que sa progéniture s’est jouée de son état d’analphabétisme en lui disant autre chose que ce que comporte son bulletin scolaire, il est trop tard.

Conclusion

Si le terme est récent, l’éducation non formelle a été conceptualisée suite au constant selon lequel l’école, en tant que institution scolaire, n’arrive pas à faire face tout seul au défit de l’éducation. Dans les pays en voie de développement, l’éducation non formelle a été surtout utilisée pour désigner l’ensemble des structures éducatives qui prennent en charge les adultes analphabètes, les adolescents déscolarisés ou non scolarisés du tout et enfin toutes les formes d’apprentissage des mécanismes d’écritures, de lecture et de calcul qui se passent dans un cadre non scolaire.

De nos jours, avec le taux d’analphabétisme extrêmement élevé, l’échec scolaire et son cortège de déscolarisation ainsi que le goulot d’étranglement de l’enseignement post primaire, force est de constater que cette éducation non formelle concerne plus de personne que le système scolaire hérité de la colonisation. Or, dans la majeure partie des pays, les institutions de l’Etat interviennent dans ce domaine de façon résiduelle comme s’il s’agissait d’une préoccupation secondaire, voire des caprices des institutions internationales et des universitaires en quête de spéculation. Parent pauvre des systèmes éducatifs en pleine crise, et toujours en ballottage entre les institutions étatiques (ministre de la culture, ministère de l’éducation, première ministère…) l’éducation on formelle est confiée à un personnel n’ayant ni les compétences, faute de formation, ni la compréhension suffisante des enjeux de ce sous-système. Tout montre que les efforts en faveur de l’atteinte de scolarisation primaire un des objectifs des OMD sont voués à l’échec tant que les parents analphabètes ne sont pas à mesure de jouer leur partition : « l’éducation parentale » ou pire, de les laisser tout simplement leurs enfants aller à l’école

Les reformes timides des systèmes éducatifs n’ont pas apporté les réponses aux questions cruciales qui se posent dans divers domaines de crise des systèmes éducatifs. Malgré tous les appels en faveur d’une vision holistique du système éducatif, malgré les efforts consentis par toutes les organisations non gouvernementales et les organismes internationaux, l’éducation non formelle reste en attente d’une conceptualisation réelle et d’un développement scientifique de sa stratégie. C’est bien à ce prix que ce sous-secteur sera considéré comme un pan essentiel et incontournable du système éducatif.

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Annexe1.

La conférence : thème et déroulement

La Conférence des Ministres de l’Education des Etats Membres d’Afrique (MINEDAF) est une conférence régionale intergouvernementale sur les politiques et la coopération en matière d’éducation en Afrique. Elle s’est tenue sur les thèmes ci-après :

MINEDAF I : Aperçu d’un développement de l’éducation en Afrique, Addis Abeba du 15 au 25 mai 1961
MINEDAF II : Le financement des plans nationaux d’éducation, Abidjan du 17 au 24 mars 1964
MINEDAF III : Education et formation scientifique, Nairobi du 16 au 27 juillet 1968
MINEDAF IV : L’éducation en Afrique : évolution, réformes, perspectives, Lagos du 27 janvier au 4 février 1976
MINEDAF V : L’éducation et le développement endogène en Afrique, Harare du 28 juin au 3 juillet 1982
MINEDAF VI : Stratégies éducatives pour les années 90, promotion de l’alphabétisation et de l’éducation de base pour le développement, Dakar du 8 au 11 juillet 1991
MINEDAF VII : L’éducation tout au long de la vie pour la renaissance de l’Afrique au XXIème siècle, Durban du 24 au 28 avril 1998
MINEDAF VIII  : Relever les défis de l’éducation en Afrique, des engagements aux actions dans le cadre du Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD), Dar es Salaam du 2 au 6 décembre 2002

Langue et Identité culturelle au Burkina-Faso

par Dr. Diallo Adama

Resumé

L’identité culturelle est un concept anthropologique qui désigne une période historique pendant laquelle une communauté, un peuple se reconnaît par des valeurs précises dans ses pratiques, ses concepts, ses pensées, ses croyances, son art etc. Ainsi l’identité culturelle se définie dans le temps et dans l’espace car les valeurs qui la déterminent ont un caractère dynamique, évolutif dans le temps. On ne saurait citer avec précision et de façon exhaustive les valeurs qui permettent d’identifier un peuple en un moment de son histoire. Pour l’Afrique, une mosaïque de peuples et de communautés qui se partagent un passé récent marqué par l’esclavage et la colonisation ne saurait se vanter aujourd’hui d’une culture authentiquement africaine exprimant encore son identité.

Cependant, l’espoir est permis. Les possibilités d’une reconquête de notre identité existent à partir des langues africaines. La langue est l’ensemble des unités du langage parlé ou écrit propre à une communauté ; le langage étant cette faculté que nous avons de communiquer entre nous et d’exprimer nos pensées.
Définie de cette façon l’Afrique compte plus de 1000 langues. Ainsi l’Afrique serait le continent qui compte plus de langues avec une forte densité en Afrique Subsaharienne. Dans la plupart des cas elles sont pratiquées par quelques villages seulement et même souvent par un seul.

Malgré cette diversité apparente, il existe des affinités réelles entre la plupart de ces langues. Toutes ces langues dériveraient d’un petit nombre d’entre elles. Il est du domaine des Sciences Humaines de consolider les ressemblances linguistiques pour couper cours à une exploitation des différences observées.
La reconquête de notre identité culturelle passe donc par une étude épistémologique et historique de nos langues. Toutes nos langues font référence à des formes littéraires, des symbolismes et des techniques de production de biens et services. La langue fonde l’identité culturelle. Ainsi, la langue est le pilier de la culture. Il serait donc important de veiller à la survie de nos langues en tant qu’élément culturel même si leur survie dépend de l’intérêt que les peuples qui les pratiquent ont pour elles. Il est donc important de signaler la mobilité et la flexibilité constantes d’une langue. C’est la raison pour laquelle nous opposons une étude historique de nos langues pour en extraire la substance utile à un appel pur et simple à elles pour exprimer notre identité.

Mots-clés :

Communauté, langue, identité, pratiques, ses concepts, ses pensées, ses croyances

Abstract

Cultural identity is an anthropological concept which refers to a historical period in which a community, a people can be recognized by specific values in its practices, concepts, thoughts, beliefs, art, etc.. And cultural identity is defined in time and space because the values that determine have a dynamic, evolving over time. We can not quote accurately and comprehensively values that identify a people at a time in its history. For Africa, a mosaic of peoples and communities who share the recent past marked by slavery and colonization can not now boast of a culture still expressing authentic African identity.

However, there is hope. Possibilities for reclaiming our identity are from African languages. Language is the set of units of spoken or written language specific to a community, the language faculty is that we communicate with ourselves and express our thoughts.

Defined in this way Africa has more than 1000 languages. And Africa is the continent with more languages with a high density sub-Saharan Africa. In most cases they are practiced by a few villages and often by one.

Despite this apparent diversity, there are real similarities between most of these languages. All these languages deriving a small number of them. It is the field of Humanities consolidate linguistic similarities to cut ongoing exploitation of the differences observed.

Reclaiming our cultural identity therefore involves epistemological and historical study of languages. All languages refer to literary forms of symbolism and techniques of production of goods and services. Language based cultural identity. Thus, language is the foundation of culture. It is therefore important to ensure the survival of our language as a cultural element even if their survival depends on the interest of the people who practice it have for them. It is therefore important to note the constant mobility and flexibility of a language. That is why we oppose a historical study of languages to extract the useful substance to a straight appeal to them to express our identity.

Keywords : Community, language, identity, practices, concepts, thoughts, beliefs

Introduction

L’article que nous présentons porte sur langue et identité culturelle ; Ce thème permet de poser et d’expliciter la réflexion des hommes sur les questions relatives à la langue à travers « sa définition, sa structure, son évolution, ses manifestations et ses fonctions en tant qu’instrument de connaissance de l’homme, de sa nature, de son milieu, de ses valeurs artistiques, culturelles et ses valeurs de civilisation ». Vion, R., (1992 : 125).

L’exposé pose le rapport entre langue et identité culturelle. Cela nous permet d’appréhender les lois du fonctionnement propre au langage et tout ce qui relève de sa conception comme clé de sa pratique sociale.
Pour établir le rapport entre la linguistique et la société, l’homme a d’abord montré qu’il sait pratiquer le langage dans lequel il projette sa vision du monde d’une société à l’autre.

« En tant que système et faculté humaine, la langue est un puissant vecteur de communication du savoir, de l’expérience humaine, du passé et du vécu quotidien ». Serge Moscovici (1972 :150).
L’un des meilleurs moyens de définitions de l’identité culturelle des hommes demeure la
Littérature orale. Il s’agit « d’un ensemble de connaissances et d’expériences léguées par les ancêtres que les hommes se chargent de transmettre aux générations futures par l’intermédiaire de la parole ». K. Lorenz (1970 : 57).
Mais nous devons chercher à approfondir cette notion pour comprendre l’incidence du langage sur l’identité culturelle.

On peut définir la littérature orale comme d’une part « l’usage esthétique du langage non écrit et, d’autre part, l’ensemble des activités et des connaissances qui s’y rapportent ». Eno Belinga (1978 :7).

En Afrique Noire, l’antériorité et la primauté de la littérature orale comme facteur d’épanouissement de l’identité culturelle est reconnu dans l’univers culturel négro africain. La diffusion de la littérature orale permet aux peuples africains de renouer avec le passé culturel de l’Afrique traditionnelle et de pratiquer sans cesse une nécessaire ouverture à la culture des autres peuples.
Noua allons dans une première partie, poser le problème de la langue comme objet de connaissance de l’homme. Il s’agit de sa définition par rapport au langage et à la parole.

Nous verrons ensuite dans une deuxième partie la définition de l’identité culturelle, celle de la culture et celle de la civilisation. Nous verrons enfin dans la troisième partie, l’incidence du langage sur les valeurs de l’identité culturelle, comme étant l’ensemble des phénomènes sociaux à caractère de civilisation et de culture. Tout ceci se verra à travers la qualité de l’identité culturelle de la langue, de son instrument de connaissance, de communication, et sa pratique sociale.

Définition : Langue ; langage et parole

La langue est un moyen de communication dont se servent les hommes pour se communiquer et se transmettre leur message. « Elle est structurelle et sociale. Elle est le code dont on se sert pour transmettre tel ou tel message verbal ou personnel ». Rastier ( 2007). C’est ainsi que la linguistique structurale définit la langue comme le produit social de la faculté du langage et l’ensemble des conditions nécessaires à l’exercice de cette faculté chez les locuteurs. La langue est donc une structure que la parole asservit à des fins individuelles et intersubjectives lui ajoutant ainsi un dessein nouveau et strictement personnel.

Cette distinction fort utile entre langue et parole peut entrainer à croire que la parole possède une organisation indépendante de celle de la langue, de telle sorte qu’on pourrait par exemple envisager l’existence d’une linguistique de la parole en face de la linguistique de la langue.
« La langue est-on tenté de le dire est le langage moins la parole. Tandis que la parole est variable et individuelle. La parole est une actualisation personnelle de ma langue ». Ferdinand de Saussure, (1978 : 53).

Selon Chomsky, Noam. (1977), pour définir l’homme par le langage, il ne suffit pas de prouver que toute pensée s’achève en parole et que toute parole est pensée. Il faut établir que tout est pensée c’est-à-dire que le silence lui-même est pensée, donc parole. Ce qui se retourne contre la proposition à démontrer, car si le silence est parole, ce mot signifie le contraire de ce qu’il indique.

Selon Benveniste Emile (1974), dans la mesure où tout acte social suppose un échange de parole où acte individuel est lui-même une manière de s’exprimer ; la parole est souvent synonyme d’actions entreprise. Considéré sous l’angle social, la parole est aussi l’expression des règles qui rendent possible la vie en communauté et dont la connaissance est transmise par l’enseignement oral.
Selon Durckheim. (E.) ( 1983), la langue manifeste clairement et pleinement le caractère essentiel du langage qui est d’être un fait social. Elle est également coercitive car elle s’impose à chacun de nous. Tandis que le langage est un système de communication commun à tous ; Le discours est à la fois porteur d’un message et instrument d’action.

Le langage, écrit Durckheim. (E.) ( 1983 : 75) « c’est une langue qui existe indépendamment des individus qui la parlent et bien qu’elle n’ait aucune réalité en dehors de la somme des individus. Elle est cependant de par sa généralité, extérieure à chacun d’eux.

II Identité culturelle

Définition

L’identité culturelle d’un peuple repose sur son patrimoine national dans ce qu’il a d’original : la langue, les arts (culinaire, vestimentaire, littéraire, danse, théâtre, peinture, sculpture) les sciences et les techniques (pharmacopée, connaissances médicales, sciences occultes, techniques culturales…), l’histoire et la géographie

  • Les structures familiales et sociales
  • L’anthroponymie, l’onomastique
  • La pensée morale, les us et coutumes

L’identité culturelle d’un peuple « c’est ce qui le distingue des autres peuples. C’est ce par quoi les membres d’une communauté se reconnaissent les uns des autres. Comme la tradition, l’identité culturelle intègre les réalités matérielles et immatérielles du passé et du présent et des signes d’avenir. C’est un ensemble complexe dynamique en perpétuel développement ».

Ainsi à travers l’identité culturelle, il ya la question de la culture. L’ACCT nous en donne une définition globale et intéressante :
« La culture est la somme de ce que l’homme confronté à la vie tout ce qui constitue sa conscience de lui-même et qui l’identifie aux autres dans son œuvre propre et dans son espace universel, dans sa durée proche et dans le temps historique.

DICO LE PETIT ROBERT LAROUSSE (1983 ;46)
C’est tout ce que l’homme individuellement et collectivement a ainsi interprété et traduit matériellement et intellectuellement pour créer, soutenir, enrichir et communiquer aux autres peuples sa propre histoire, c’est-à-dire sa relation au monde physique et métaphysique ; La culture en somme est tout ce par quoi une communauté humaine se reconnaît elle-même et peut être reconnue par les autres. »
L’identité culturelle regroupe tous les aspects liés à la notion de civilisation. L’ACCT nous en donne une définition. Selon l’ACCT, la civilisation est « l’ensemble des phénomènes sociaux à caractère religieux, moraux, esthétiques, scientifiques, techniques…, communs à une grande société ou à un groupe de société. » DICO LE

PETIT ROBERT LAROUSSE (1983 ;46)
La compréhension du terme de civilisation peut déborder géographiquement et sociologiquement celle de la culture. Elle une société humaine plus large et plus variée que « culture ».
L’identité culturelle pose la question de la civilisation de l’universel comme une civilisation à laquelle toutes les cultures et civilisations du monde se retrouvent et se reconnaissent.

La civilisation de l’universel, idéal d’égalité et de fraternité est pour Senghor un « rendez-vous du donner et du recevoir ». « Elle sera l’œuvre commune de toutes les races, de toutes les civilisations différentes ou ne sera pas ». Elle sera une civilisation à l’échelle de l’homme, une civilisation intégrale. Elle sera la synthèse de toutes les expressions culturelles. C’est une civilisation qui appartiendra à toutes les nations et dans laquelle toutes les cultures du monde se reconnaîtront. Certains ethnologues comme Léo Frobénius, Maurice Delafosse, Georges Hardy se sont illustrés dans cette tâche de réhabilitation du patrimoine culturel africain. Ils mettront l’accent sur la rigueur et la perfection de l’organisation sociale dans certains états africains, sur la splendeur des créations artistiques, sur les moeurs et les pratiques initiatiques africaines.

III AFFIRMATION DE L’IDENTITE CULTURELLE A TRAVERS LA LANGUE

III.1 La langue est une valeur socio-culturelle

C’est à Emile Durkeim (1983 :78) que l’on peut faire remonter l’usage du mot et du concept de socialisation. « socialiser, c’est convertir. Idéalement, c’est transformer un individu d’un être asocial en lui inculquant des catégories de pensées et un système d’idées, de croyance, de tradition, de valeurs morales et professionnelles de classe. »

Dans chaque langue se réflètent des idées, la mentalité, la vision du monde à la communauté qui l’emploie. Chaque peuple se façonne un monde original par sa langue. Selon Benveniste Emile (1966 : 66) « le langage reproduit le monde mais en le soumettant à son organisation propre. C’est la pratique sociale de chaque peuple qui découpe le domaine recouvert par chaque mot ».

Tout système linguistique renferme une analyse du monde extérieur qui lui est propre et qui diffère de celle des autres des autres langues. C’est la vision du monde de chaque peuple.

Instrument privilégié de la communauté, véhicule privilégié de la personnalité propre d’une communauté humaine, la langue constitue le moyen d’identification le plus sûr des peuples et des cultures. La langue joue donc un rôle très important dans la reconnaissance et l’épanouissement de l’identité culturelle ; C’est dans sa langue propre qu’un peuple exprime le mieux sa culture. Auchlin,A.,(1995).

Ainsi il a été reconnu qu’en garantissant, l’usage d’une langue, on assure en même temps la survie de la culture qu’elle véhicule ; et empêcher un peuple de parler sa langue, c’est diminuer la vitalité de la langue.
C’est ainsi qu’on assigne à la langue une double exigence : être fidèle aux critères esthétiques ; au respect des codes essentiels des valeurs éthiques qui régissent qui régissent les membres les membres de la société.

La langue est donc une parole pensée qui assume des fonctions et revêt des caractéristiques précises. Il ya de ce fait la parole profonde, vraie belle, agréable, en rapport avec l’esthétique du regard, de l’oreille, de l’odorat ou même du sens tactile.

Le fait littéraire oral, est lié essentiellement à son contexte social de diffusion et de production qui apparaissent comme une manière de faire.
Il existe des textes oraux acceptés et reconnu par le corps social parce qu’obéissant à des critères éthico-esthétiques identifiables. Le premier critère est la pertinence. La parole profonde est un discours signifiant par excellence relatif à un aspect essentiel par la société ;Il s’agit de la parole socialement et sémantiquement pleine. La parole doit être riche de sens et agréable de son.

Ainsi nous définissons le langage esthétique comme la parole agréable à entendre ou à écouter. Par contre le langage éthique se définit comme une parole de haute portée morale et civique. Le contexte de production de la parole pensée se fixe par la société et non par le producteur (lieu, temps, période d’emploi).
En Afrique par exemple lorsqu’il ya des litiges de tous ordre, on fait appel aux personnes âgées et expérimentées qui interviennent pour trancher en faveur de l’une ou l’autre partie.

La solution réside dans une parole pensée, pleine de sens ayant des valeurs éthiques et qui va dans le sens de l’éducation, du civisme et de la moralisation de la vie sociale.

En Afrique par exemple, le langage spécifique des personnes âgées se caractérise par l’abondance de proverbes, de leçons de morales de devinettes, de légendes, de chroniques, d’épopées et de généalogie. Ce sont de véritables « archives de paroles » dont le symbolisme a souvent pour support principal, une expression imagée, des images spécifiques des réseaux lexicaux à travers des métaphores, des proverbes, et des valeurs morales.

Les images contenues dans ces expressions sont un trait essentiel ayant pour origine l’expression du concrêt des langues africaines. Les langues africaines ont une fonction, celle d’exprimer des sentiments, des idées, des impressions en maintenant l’équilibre, l’harmonie, du village par le respect des valeurs sacrées. Ce sont des faits que toute langue européenne ne saurait traduire et interpréter de manière conforme.

Exemples de proverbes d’origine mossi
Naab sєn kõ fo buum bi loogє ta twєn teema a goma Cela veut dire que :
« au cours d’un jugement, si le chef te donne raison, il faut partir sinon il peut changer d’avis. Cela veut dire qu’il ne faut pas être plus royaliste que le roi ; en d’autres termes, les décisions du roi sont irrévocables.
Fo sєn zind koom pogєn kause, f opa lebgde gnєbga ye
« Le morceau de bois à beau séjourné dans l’eau, il ne se transformera point en caïman ».
Cela veut dire qu’il est difficile de se reconvertir du jour au lendemain.
Fo sєn zind koom pogєn kause, fo lebgda pondєrє yaganga
« Lorsque l’on séjourne pendant longtemps dans l’eau, on devient le cousin des crapauds ». Cela veut dire qu’il est difficile de vouloir mener une vie correcte dans une société qui ne l’est pas.
On san songf tof péké fo pooré bi f bang nєng widgri ».
“Si l’on t’aide à laver le dos, il faut savoir laver le visage” ; Cela veut dire qu’il faut apprendre à travailler soi-même en attendant l’aide des autres.
Boen ku boanga tif baood-a sayig m’ na maan sabaga tiim”
“Qui a tué l’âne l’âne et toi tu recherches son anus pour soigner son paludisme”. Cela veut dire qu’il faut rechercher les raisons d’une chose avant de s’en servir

III-3 La langue reflet de la pratique sociale

Le rôle d’outil que joue la langue comme instrument de communication entre les hommes ne consiste pas servir une classe au détriment des autres. Son rôle consiste à servir indiffé-remment toute la société et toute les classes. (Le marxisme et les problèmes de linguistique)
A travers la société, la langue permet la manifestation de l’être sociétal dans la conscience. Chaque individu social pratiquerait l’art sociologique dans la représentation de sa vie quotidienne.

Le système linguistique imprime ses marques au système culturel qui détermine les modèles normatifs qui orientent les comportements des acteurs. Ainsi, J. Dubois (1973 : 523) dans le DICO de Linguistique Générale définit la communauté linguistique « comme un groupe d’êtres humains utilisant la même langue ou le même dialecte à un moment donné et pouvant communiquer avec eux ».
Ainsi nous constatons que la langue est un moyen de communication entre les hommes, mais il est aussi un indicateur de la position sociale et des relations de personne à personne.

« Chaque communauté linguistique même la moins complexe, contient un certain nombre de variétés linguistiques toutes différentes les unes des autres selon la profession ou l’intérêt. A cause de la structure de ces variétés spécialisées, les individus doivent passer à d’autres quand ils entrent en relation avec un groupe moins spécialisé ». Fishman (1981)
Ainsi la sociolinguistique est une science qui a pour objet, le passage d’une variété linguistique à une autre. Elle essaie également de décrire les caractéristiques linguistiques et formelles des variété du répertoire verbal.
Selon Marcellesis (J.B), (1974 :37) « une langue spéciale se définit comme étant une variété qui n’est employée que par des individus ou des sous-groupes placées dans des conditions spéciales. »

Selon Fishmann, (1971 :18), « la sociologie du langage ou encore sociolinguistique (…) s’efforce de déterminer qui parle quelle variété de langue ? quand, à propos de quoi avec quel interlocuteur ? ».Puis il les différencie en assignant à la sociolinguistique de « découvrir » quelles lois ou normes sociales déterminent le comportement linguistique dans les communautés linguistiques définies par rapport à elle-même ».

En Afrique, nous avons l’expression des salutations qui sont très symboliques, authentiques, culturelles et significatifs. Les moments de salutation représentent des moments intenses, car à travers les salutations, il ya le respect, l’honneur, la dignité et l’autorité qui s’y dégagent. Les salutations sont des prétextes à un ensemble de rites et rituels ou à partir des gestes (les mossis s saluent trois fois) et du langage, (on se salut les une et les autres individuellement et on demande les nouvelles des une et des autres). Il s’établit une fonction de contact entre les membres d’une même communauté linguistique à travers l’échange langagier.
Lorsque nous prenons l’exemple du bonjour matinal, il ya plusieurs types de représentation au Burkina-Faso.

Chez les mossis par exemple, le bonjour se répartit en deux catégories :

  1. -Le matin nous avons « ni yibeoogo » (bonne matinée)
  2. -La journée nous avons « ni winniga » (bonne journéeà
  3. -Le bonsoir se répartit également en deux catégories :
  4. Le soir nous avons « ni zaabre » (bonne fin de soirée)
  5. La nuit nous avons « ni youngo » (bonne nuit)

Tandis que pour se souhaiter la bonne arrivée on dira « kend kende »
Pour dire au revoir, on dira « wenda taase »
Pour dire merci on dira « barka » ou « ned zaame puusgo ».
Lorsque nous prenons la langue moore, nous constatons qu’il ya plusieurs dialectes ou variantes : Il ya les mossis de Ouagadougou, ceux de Ouahigouya et ceux de Tenkodogo. La différence formelles qui réside entre ces différentes variétés linguistiques est la prononciation dialectale ou régionale.

Lorsqu’un mossi de Ouaga dit
« ya wanna » « ya piiga » ; « ya anna »
C’est combien , c’est 50Fr ; c’est qui ?

Le mossi de Ouahigouya dit dira
« ya walla » ; « ya piwo » ; « ya alla »
C’est combien , c’est 50Fr ; c’est qui ?
Lorsque le mossi de Ouagadougou veut dire « bonne arrivée » il dira « i yeela »
Le mossi de Tenkododogo dira bonne arrivée « i yeelbsa »

III-4. La langue instrument de communication culturelle et sociale :

La langue constitue le moyen d’identification le plus sûr des peuples et de leurs cultures ; C’est dans sa langue propre qu’un peuple exprime le mieux sa culture Dans la mesure où tout acte social suppose un échange de parole, la parole est synonyme de d’actions entreprises. Par conséquent tout acte individuel est lui-même une manière de s’exprimer.

Considéré sous l »angle social, la est aussi l’expression des règles qui rendent possibles la vie la vie en société et dont la connaissance est transmise par l’enseignement oral.

III-4.1 La langue, Instrument de communication au service de l’initiation

La langue permet l’évocation de symbolismes . La pensée symbolise non seulement la sphère spirituelle africaine, mais également toutes les sphères culturelles initiatiques des hommes à travers le temps et l’espace. Le langage des africains exprime par nature une idée ou un sentiment imagé. L’image nait de la force de suggestion du signe employé dans le langage ; Il s’agit du signifiant. Dans le langage parlé africain, l’image qui découle n’est pas une image-équation, ,mais une image analogie où le mot suggère beaucoup plus qu’il ne le dit. Le tour de force est d’autant plus aisé que les langues négro-africaines sont des langues concrètes dont tous les mots, par leurs racines, sont chargés d’un sens concret émotif.

Le champ symbolique commun à l’initiation aux mythes, aux épopées, à la littérature à la musique et à l’architecture comporte quatre fonctions.

III4.1.1 La langue assure une fonction symbolique

La diversité des interprétations linguistiques des symboles possibles concrétise de façon matérielle évidente, le caractère adogmatique de la connaissance et de la méthode initiatique. Cela se voit à traves la société bambara où le « dyow », l’homme intégral, dans la perspective de sa vie terrestre reçoit un enseignement oral de l’initiation. Ce qui rapproche sa volonté de prolongement dans l’au-delà. Il doit par conséquent appartenir aux six sociétés secrètes qui sont : Le Ndomo, le Komo, le Nama, le Kono, le Tywara et le Koré. Dans les sociétés initiatiques, il ya un langage opaque et ésotérique qui est utilisé. La connaissance s’acquiert toujours étape par étape, seul ou en groupe. Jacques Kerchache et alii (1988).
Le premier stade de connaissance est dispensé aux jeunes dont l’âge varie en fonction des échelles du savoir. Le premier niveau de connaissance chez les bamanas est appelé « dooni fyema » c’est-à-dire les connaissances légères et superficielles comme le vent. C’est l’entrée en matière de croyances et de coutumes. Ce sont des connaissances ésotériques.
Germaine Dieterlen (1965).

En revanche, le second niveau est celui est celui qu’ils appellent « doni duma », les connaissances profondes. Ce sont des connaissances exotériques. Elles s’acquiert lentement au cours d’initiations successives par un enseignement linguistique souvent donné au cours des rites spéciaux. Marcel Griaule et Germaine Dieterlen. (1965).

.L’approfondissement des connaissances est une démarche personnelle. L’apprenant fréquente les dépositaires du savoir et exprime son désir d’apprendre. Dans certains cas spécifiques, l’apprentissage se fait à l’intérieur des sociétés de masques. L’enseignement initiatique oral chez les bamanas nous donne plusieurs niveaux d’apprentissage en groupe. Le dernier niveau le « Koré » correspond à une étape où l’initié est sensé atteindre le degré suprême de la connaissance à travers un enseignement oral. Le « Koré » constitue l’épanouissement total de la personne à partir de son éducation, par son irradiation dans l’être divin à partir d’un sâcrement Germaine Dieterlen (1996 ).

III-4.1.2 La langue assure une fonction représentative

« Les symboles sont une représentation en permanence susceptible d’être traduit par le canal du langage ou de l’enseignement oral. Ils expriment l’idéal moral proposé par l’initiation dont ils constituent une image poétique.. Par là ils unissent le beau et le bien ». Claude LEVI-STRAUSS ( ).
Par exemple la plupart des langues africaines possèdent des langues initiatiques truffées de symboles divers et constituant une opacité. Ce type de langue est une langue que seuls les initiés sont censés comprendre. Ainsi pour traduire un tel langage aux initiés, il suffit de décoder les images et les symboles qui sont comme des écrans opaques et interpréter le message.
Par exemple chez les mossi, lorsqu’on veut célébrer un mariage, il ya plusieurs étapes. Il ya d’abord le « pug-pusum » qui correspond au rite lié à la demande de la main de la jeune fille. Là, il ya un échange linguistique entre les deux familles. Cela se fait à travers des proverbes et maximes très précises par les personnes âgées. Il ya ensuite le « furi » qui correspond au mariage lui-même.

la mosquée, il ya un échange linguistique où on scelle le mariage à partir des lois sacrées du mariage et des bénédictions. Il ya ensuite le « zug-pekre » qui consiste à laver la mariée afin de la débarasser de ses impuretés de jeune fille. Nous avons ensuite une autre étape appelée « peeg pug paala a sid yiri ». Cela signifie ramener la mariée chez son mari avec des bénédictions comme « wend na kit tii be ni taaba ». il ya certaine non moins importantes intitulées « pugduba fugu » qui correspondent aux cadeaux que la belle famille doit donner à la tante de la nouvelle mariée et à la jeune fille qui l’a accompagné dans sa retraite nuptiale.

Lorsqu’on veut célébrer un baptême ou « zulukri », il ya une première phase qui s’appelle « zugpongré » qui signifie raser la tête de l’enfant. Il ya ensuite le « pud yuure » qui signifie donner un nom à l’enfant avec des bénédictions comme « wend na maan zu noongo. Cette phase a lieu à la mosquée.
Lorsqu’il s’agit d’un cas de décès, il ya des funérailles ou « kuuré » à faire. Il ya d’abord, le « zug-pondo » qui signifie que tous les membres de la famille doivent se faire raser la tête. Il ya ensuite le « ku soasga » qui est une cérémonie préliminaire au « douwa » ; Il ya ensuite le « douwa » qui est une cérémonie célébrée le septième, le quarantième et le centième jour à la mémoire du défunt.

III-4.1.3 La langue assure une fonction projective

Dominique Aubier, dans une excellente étude sur Psychiatrie et société (1974) a écrit, à juste tire :
" D’après plusieurs ethnologues, les sociétés africaines traditionnelles ont spontanément multiplié les moyens pour assurer la santé mentale des individus et l’équilibre psychique de la collectivité. L’utilisation de la fête, l’exutoire verbal, coutume qui permet de libérer d’une manière rituelle l’agressivité des individus, jouent le rôle de conduites sociales d’apaisement".
La relative indétermination des significations secondes de chaque symbole permet à la reflexion individuelle qui les prend pour thème d’objectiver les tendances inconscientes de l’homme. Cela constitue un moyen de connaissance de soi bien supérieure à l’introspection.
Par exemple, en Afrique, les rêves ont une ou plusieurs significations. Il faut prendre le rêve, l’opposer au symbole, le décoder et trouver l’objet de sa connaissance.

En Afrique lorsque vous rêvez avoir vu une silhouette de quelqu’un, cela veut dire que la personne est sur le point de mourir.
Ensuite lorsqu’une femme rêve d’avoir une chose qui a une forme circulaire ou rectangulaire, elle attend ou désire avoir un enfant.
Lorsqu’une rêve à quelque chose qui s’étire comme un serpent ou une baguette, elle désire un rapport sexuel.

Lorsqu’un rêve de d’une chose qui coule comme un robinet, il a envie de faire un rapport sexuel.

III4.1.4 La langue assure une fonction éducative

Organisés en rituel, les éléments symboliques constituent à la fois une action qui, agissant sur la partie inconsciente et donc déterminante de la personnalité, crée en chaque initié dans l’enceinte initiatique, une disposition affective propre à un échange serein des idées et au développement d’habitudes et de comportements bénéfiques. Sissao Alain (2004).

Des réflexions sur le problème de la culture, amènent L. S. Senghor à faire appel aux notions de symbole et symbolisme, pour définir l’art négro-africain par opposition à l’art occidental et, plus précisément, à l’art gréco-latin :” L’œuvre d’art nègre exprime, par nature, une idée ou sentiment image : un symbole
En Afrique par exemple, lorsque les hommes se réunissent pour mener des actions communes, il ya nécessairement des rituels à faire. Chaque cérémonie (sacrifices faits au nom des ancêtres) est une occasion pour proférer des incantations magiques en jula du genre « sigisio, sigisio, kєlє, fila, fila, saba, saba, wara, warani, taa ka bon koro, buru fiє. »

Chez les mossis par exemple au début et à la fin de chaque saison hivernale, il ya des rites et des sacrifices à faire en l’honneur des mânes des ancêtres. Il ya une cérémonie appelée le « Zambende » qui marque le retour de tous les rites et coutumes liés à la préservation des prochaines cultures vis-à-vis des de la colère des ancêtres.

Chez les Bwa, il ya des cérémonies qui sont initiés à l’hommage de l’ancêtre Pazo dans le Bwamu et qui ont trait aux rites et cérémonies afin qu’il préserve les prochaines cultures

Chez les Bobo, il ya plusieurs types de cérémonies qui sont initiés à l’hommage de l’ancêtre Sanon Noumoutié qui ont trait aux rites religieux et initiatiques marqués par la sortie des masques afin de perpétuer les valeurs de culture, les modes de vie et l’identité culturelle des bobo.

En effet il ya plusieurs types de masques qui apparaissent en fonction des contextes sociaux variés. Il ya d’abord l’apparition des masques blancs appelés « longwє » lors des moments difficiles (décès d’une personne âgée, bafouement de l’intégrité territoriale). Il ya également les masques rouges appelés « lonwulé ». Il s’agit de masques ordinaires qui sortent lors des cérémonies rituelles. Ils sont en très méchants. Sanou Salaka (2007)

En synthèse, nous dirons que l’initiation est un instrument est de culture de soi sur les plans moral, esthétique et intellectuel. « Culture fondée sur l’initiation et prenant appui sur le concret, la linguistique initiatique permet aux hommes de niveau intellectuel différent d’accéder également sinon avec la même rapidité, aux différents domaines de la connaissance ».

CONCLUSION

En conclusion sur l’étude de la langue, nous dirons que la sociologie du langage a pour objet essentiel, la définition du langage tant du point de vue du patrimoine linguistique que culturel relevant de la somme d’expérience des individus dans un environnement linguistique donné.

La langue est également un instrument de communication et de socialisation qui s’appuie sur la parole pour imprimer une idéologie dont les valeurs reposent sur la pratique individuelle et sociale et la vision du monde de chaque peuple.
C’est ainsi que chaque peuple possède son système linguistique propre à servir sa cause. Mais la langue n’est pas seulement un véhicule de communication. Elle manifeste les représentations et les valeurs qui fondent l’identité culturelle de la population qui l’emploie. La langue étant le miroir de la société ; elle reflète sa structure sociale dans ses particularités et ses variations.
La langue a donc une histoire qui se déroule de façon chronologique. Elle se transforme durant les époques et prend et prend diverses formes chez les différents peuples.

Ainsi nous savons que la langue est un puissant moyen de communication sociale. Elle a permis la révélation de la parole dans la langue dite sécrète, dans les sociétés initiatiques ou les sociétés de masques. Elle a aussi été un moyen de révéler la création du monde (naissance, mariage, funérailles sacrifices, sortie de masques, chants, danses), la connaissance de Dieu.

Ainsi nous terminons en disant que le langage fonde la culture négro-africaine sur une authenticité objective, issue et développée au cours d’une longue et complexe pratique historico sociale à travers les canons classiques africains tant sur le plan de l’esthétique que sur celui de l’éthique. La littérature orale, révélatrice de toutes les valeurs linguistiques humaines, est de ce fait hautement éducative, pédagogique et scientifique.

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Efficience technique de la production rizicole sur les périmètres aménagés du Burkina Faso

par Dr Daniel P. KABORE

Résumé

La présente étude examine l’efficience technique des producteurs sur trois types d’aménagement du Burkina Faso où la riziculture est pratiquée (au fil de l’eau à Kou, en aval de barrage à Bagré, et par pompage au Sourou). Les résultats montrent que les exploitants du Sourou et de la vallée du Kou sont en moyenne plus efficients (83%) que ceux de à Bagré (76%) ; les producteurs les plus efficients sont également ceux qui connaissent la plus forte rentabilité (Kou et Sourou). Le modèle stochastique de la fonction de production révèle le rôle primordial de l’utilisation de l’engrais chimique, des équipements et de la main-d’œuvre et l’existence significative d’une inefficience technique sur les périmètres rizicoles du Burkina Faso. Les facteurs socio-économiques influençant le niveau d’inefficience technique sont l’utilisation de la fumure organique qui contribuerait à la réduire sur le vieux périmètre du Kou, le type de ménage (élargi ou non) qui a un effet variable en fonction du site (facteur réducteur à Kou et aggravant à Bagré). Quant au niveau d’instruction, il aurait un effet favorable puisqu’il tend à la réduire à Bagré et au Sourou. Le nombre d’années de présence sur le site a tendance à accroître l’inefficience technique au Sourou.

Le renforcement des capacités des producteurs à travers l’appui-conseil, l’alphabétisation fonctionnelle visant une meilleure maîtrise des facteurs décisifs de la production rizicole, sont les recommandations fortes de l’étude.

Mots-clés

Efficience technique, inefficience technique, fonction stochastique de production, riz, Kou, Bagré, Sourou, Burkina Faso.

Summary

The study examines technical efficiency in rice production in three sites of Burkina Faso (along the river at Kou, downstream at Bagré and pumping at Sourou).The study results show that producers at Sourou and Kou are more efficient (83%) than at Bagré (76%) and that more efficient farms are the most profitable ones. The stochastic production model reveals the primary role of factors of production e.g. chemical fertilizers, equipment and labor and significant farm inefficiencies. Socio-economic factors explaining such inefficiencies are the use of organic fertilizer that reduces inefficiency at Kou, the household type (restricted or large) that reduces inefficiency at Kou but tends to increase it at Bagré. The level of education has a positive effect at Bagré and Sourou ; the number of years of presence on the site increases farm inefficiency at Sourou.
The paper ends up with recommendations related to farmers’ capacity enhancement through training, functional alphabetization so that they can better combine critical rice production factors in order to be more efficient.

Key words

Technical efficiency, technical inefficiency, stochastic production function, rice, Kou, Bagré, Sourou, Burkina Faso.

I.INTRODUCTION

L’agriculture est un secteur important de l’économie burkinabè ; elle contribue pour 35 à 40% au PIB, occupe plus de 80% de la population, constitue une source de devises et contribue substantiellement à la satisfaction des besoins alimentaires de la population. Malgré son importance, le secteur agricole burkinabè n’a pas connu de développement conséquent depuis les indépendances. La sécurité alimentaire n’est pas régulièrement assurée d’une année à l’autre et l’incidence de pauvreté demeure élevée dans les zones rurales où l’agriculture est le plus pratiquée. De telles contre-performances sont imputables à des contraintes de diverses natures comme (i) l’insuffisance et la mauvaise répartition spatio-temporelle des pluies (ii) les systèmes extensifs d’exploitation conduisant à une dégradation des ressources naturelles, (iii) le faible niveau d’équipements techniques (iv) le manque ou l’insuffisance d’innovations techniques,… Au regard de ces contraintes de l’agriculture pluviale, le gouvernement burkinabè a entrepris des aménagements de périmètres en vue de développer les cultures irriguées comme le riz dont la demande n’a cessé de croître au fil du temps.

La maîtrise totale de l’eau qui caractérise les périmètres irrigués, a permis d’accroître la production de riz. Toutefois les rendements moyens sont demeurés en deçà des rendements potentiels. Ces écarts de rendements s’expliquent par diverses raisons dont la non-application des techniques, la non-maîtrise des pratiques culturales et diverses contraintes socio-économiques. De par cette faible productivité, le volume de la production nationale est largement inférieur à l’offre potentielle de riz local (Drabo, 2005). Face à l’importance que le riz a prise au fil des années pour devenir une denrée « politique » de haute portée stratégique, le Gouvernement a adopté une politique nationale sectorielle rizicole dont la stratégie de mise en œuvre inclut (MAHRH, 2006) :

  • l’application de mesures de réformes ayant visé le retrait de l’Etat des activités de production et de transformation,
  • la libéralisation du marché,
  • la poursuite de l’aménagement de périmètres, plaines et bas-fonds à vocation rizicole ; et,
  • l’exécution d’un plan d’actions pour le développement de la filière riz.

L’aménagement seul des périmètres—effectué à grands frais—pour une maîtrise de l’eau dans l’objectif d’accroître la production de riz ne saurait garantir une viabilité à long terme de la riziculture au Burkina Faso. Il est indispensable de mener des actions d’amélioration des performances des producteurs pour accroître les rendements et l’offre de riz pour satisfaire une demande en croissance soutenue. En particulier, il s’agit entre autres d’améliorer l’efficience technique des producteurs rizicoles.

La présente étude examine l’efficience technique des producteurs sur trois types d’aménagement du Burkina Faso où la riziculture est pratiquée (au fil de l’eau à Kou, en aval de barrage à Bagré, et par pompage au Sourou). Elle a pour objectif de faire des recommandations de politiques visant à accroître l’efficience des riziculteurs sur ces périmètres et partant améliorer les rendements du riz. Plus spécifiquement, elle analyse les déterminants de la production du riz, calcule l’efficience technique de la riziculture et explique l’inefficience qui y est associée.
La section suivante expose la méthodologie utilisée tant pour la collecte des données que pour l’analyse ; la section 3 présente les résultats et discussions qui en découlent. Les conclusions et recommandations de politiques seront formulées dans la dernière section.

II. METHODOLOGIE

2.1. La collecte des données

Des enquêtes ont été conduites sur la saison sèche 2005, de novembre 2005 à mi-janvier 2006 dans trois zones du pays sur les sites suivants (cf. carte de localisation) :

  • la vallée du Kou à l’ouest : l’irrigation y est faite au fil de l’eau sur un cours d’eau du même nom ;
  • le Sourou au nord-ouest où l’irrigation est faite par pompage à partir du fleuve Sourou ;
  • Bagré au centre-est avec un système d’irrigation en aval d’un barrage sur le fleuve Nakanbé.

Le choix de ces sites est basé sur l’importance de la culture du riz. Quinze (15) villages ou quartiers ont été choisis, soit huit (8) dans la vallée du Kou, quatre (4) au Sourou et trois (3) à Bagré. Dix (10) ménages par quartier ont été enquêtés, soit un total de 150 ménages.

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2.2. Méthode d’analyse

2.2.1. Le concept d’efficience

Farrell (1957) à partir de la définition formelle de Koopmans et de la mesure de l’efficience technique proposée par Debreu (1951) a opéré une avancée importante dans l’analyse des frontières par l’outil économétrique. L’innovation de Farrell a consisté à modéliser les processus de production en vue d’expliquer l’efficience et d’illustrer du même coup l’idée de frontière de production. Une frontière de production définit la quantité maximale d’output (d’extrant) pouvant être produite pour une technologie et un vecteur d’intrants donnés ; elle matérialise les meilleures pratiques. Farrell (1957, op.cit.) propose une décomposition de l’efficience économique en deux composantes : technique et allocative. L’inefficience technique correspond à une production insuffisante par rapport à ce qui est techniquement possible avec un niveau d’intrants donné et s’évalue par l’écart à la frontière formée par les producteurs les plus performants. Quant à l’inefficience allocative, elle rend compte de l’utilisation des intrants dans des proportions non-optimales au regard des prix relatifs des intrants.

2.2.2. Spécification et estimation des fonctions de production stochastique et d’inefficience technique

Soit la fonction de production suivante :
Yi= f (Xi,b) (1)
où Yi est la production de l’unité de décision i (i=1,2,…. I), f la fonction de production qui dépend des vecteurs Xi des N intrants et du vecteur b des paramètres techniques. Les approches paramétriques comme réponse économétrique à celles dites non économétriques (comme la méthode Data Envelopment Analysis, voir Coelli, 1996 pour détails sur la méthode) développent les techniques d’estimation prenant en compte l’inefficience technique en incluant le terme TEi= Yi /f(Xi,b) dans la fonction (1) qui n’est que le ratio entre l’output observé et l’output maximum pouvant être obtenu.
La fonction de production (1) devient alors :
Yi = f (Xi, b) TEi  (2)
Initialement, l’inefficience technique a été modélisée par une variable d’erreur asymétrique (Aigner et al. 1968). Dans le cas d’une technologie de type Cobb-.Douglas, l’équation (2) devient :
ln Yi = b0 + bn ln Xni - ui (3) avec ui ³ 0 c’est-à-dire TEi = exp (-ui) 
Face aux limites de cette spécification de la frontière qui ne prend pas en compte des variations aléatoires inhérentes aux mesures et qui suppose que tous les écarts à la frontière sont imputables à l’inefficience technique, Aigner et al (1977), Battese et al. (1997) et Meussen et al. (1977) ont développé des modèles de frontières stochastiques. Ces modèles incluent un terme d’erreur positif comme les modèles précédents mais permettent également de considérer ce qui relève des erreurs de mesure. L’équation (3) devient alors :
ln Yi = b0 + bn ln Xni + vi-ui (4)
Le terme d’erreur est ainsi composé de l’inefficience technique u et d’un bruit blanc v identiquement et indépendamment distribué. En ce qui concerne le terme asymétrique u, on doit faire une hypothèse sur sa distribution même s’il n’existe pas de modèle théorique permettant de choisir a priori une distribution particulière. Les distributions fréquemment retenues sont la loi semi-normale, la loi exponentielle ou la loi normale tronquée. Cette dernière ayant des propriétés plus réalistes est souvent préférée aux autres (Chaffai, 1997).

La Figure 2 illustre la décomposition du terme d’erreur dans le cas de deux observations C1 C2.

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Source : Lévêque et al. (2004)

Figure 2 : Illustration de la décomposition du terme d’erreur dans le cas de deux observations

 

L’observation C1 représente un producteur dont l’inefficience (u1) est compensée par les effets d’un choc exogène favorable (v1). Par contre, l’observation C2 représente le producteur dont l’inefficience (u2) est aggravée par un choc exogène défavorable (v2).
La fonction de production stochastique estimée est de type transcendantal logarithmique (translog) :
 (5) 
où 
Yi = la production du riz en quantités (kg)
X1= les intrants (engrais chimiques) utilisés en quantité (kg)
X2= les équipements utilisés en valeur (FCFA)
X3= la main-d’œuvre utilisée en hommes/jours
vi est le terme d’erreur et ui l’inefficience technique.
 est un vecteur (1xn) de paramètres à estimer.
L’effet attendu des facteurs de producteurs est positif. En effet, les engrais tendent à accroitre les rendements en améliorant la fertilité du sol. Quant aux équipements, ils permettent aux producteurs de conduire les opérations culturales à temps et de façon appropriée ; ceci contribue à accroitre les rendements du riz. La main-d’œuvre est déterminante dans la conduite des opérations et la plus ou moins grande qualification de ce facteur dans la production du riz est source d’accroissement du rendement. Outre ces effets individuels des facteurs, il y a ceux résultant des combinaisons ; positifs en cas de synergie ou de complémentarité entre facteurs, ils sont à l’inverse, négatifs en cas de conflits entre facteurs. C’est dire que si les signes des coefficients () relatifs aux facteurs individuels sont positifs, ceux relatifs aux combinaisons ne sont pas connus d’avance.
Quant à l’estimation de la fonction d’inefficience, on considère que les termes d’inefficience dépendent d’un certain nombre de paramètres spécifiques aux unités de décision, ce qui implique qu’ils ne sont pas identiquement distribués.
L’inefficience technique peut s’écrire comme suit :
 (6)
 est supposée suivre une distribution normale de moyenne 0 et de variance  avec comme point de troncature - i.e ≥ - ; δ est un vecteur (1xk) de paramètres à estimer.

En fait, les  sont les caractéristiques des producteurs qui sont au nombre de six dans le modèle d’inefficience, à savoir :

  • le type de ménage (nucléaire=0, large=1) ;
  • l’utilisation de la fumure organique (Non=0, oui=1) ;
  • l’âge du chef de ménage (en années) ;
  • le niveau d’éducation du chef de ménage (en années) ;
  • le nombre d’années de pratique de la riziculture par le chef de ménage sur le site (expérience) ;
  • le taux de dépendance dans l’exploitation (ratio du nombre d’enfants de moins de 10 ans sur le nombre des membres du ménage ayant plus de 10 ans).

Il est également fait l’hypothèse que  est indépendant de . Les termes d’erreur étant supposés indépendants les uns des autres et des inputs, la fonction est estimée par la Méthode de Maximum de Vraisemblance et les paramètres associés à vi et ui sont s²= s²u + s²v et g= s²u / (s²u + s²v). L’estimation simultanée proposée par Battese et Coelli (1995) et mise en œuvre dans le logiciel FRONTIER 4.1 (Coelli 1996) permet de limiter la portée de la critique à l’égard de la méthode en deux étapes. Ce logiciel a été utilisé dans la présente étude. L’efficience technique calculée du producteur est définie comme suit :
 (7).

III. RESULTATS ET DISCUSSIONS

En vue de caractériser les périmètres étudiés quelques indicateurs de performance tels les rendements, les revenus bruts, les coûts et les profits sont présentés avant d’analyser l’inefficience technique de la production rizicole et ses déterminants.

3.1. Indicateurs de performance

 Rendements moyens

Les superficies moyennes cultivées lors de la saison sèche de 2005 étaient de 0,95 ha à Bagré et de 0,96 au Sourou et à Kou pour des rendements moyens respectifs de 3,140 ; 2,978 et 2,961 tonnes/ha. Les rendements pourraient être améliorés et le maximum de plus de cinq tonnes/ha obtenu sur les sites confirme l’important potentiel des variétés cultivées. 
Revenus bruts


Le type d’instruction (en française ou en arabe) n’a pas distingué.

Les résultats des enquêtes indiquent que la valeur moyenne du revenu brut d’exploitation est de 408.845 FCFA/ha sur l’ensemble des trois périmètres étudiés. Il est le plus élevé dans la vallée du Sourou (450.842 FCFA/ha) contre 444.778 FCFA/ha dans la vallée du Kou et 293.020 FCFA/ha à Bagré. Toutefois, les rendements ont connu le coefficient de variation le plus élevé au Sourou (65%), traduisant la grande variation de production entre producteurs sur ce périmètre.

Structure des coûts et marges

Le Tableau 4 donne la structure des coûts selon le système d’irrigation. Il ressort que les charges d’exploitation par ha sont de 200.897 FCFA contre 105.967 FCFA de salaire payé en moyenne par ha pour la main-d’œuvre. La main-d’œuvre salariée à Bagré est le poste le plus important relativement aux deux autres périmètres : 137.333 FCFA/ha contre 100.796 FCFA/ha et 92.525 FCFA respectivement à Kou et au Sourou. A l’inverse, les charges d’exploitation sont plus faibles à Kou : 188.234 FCFA/ha contre plus de 200.000 FCFA au Sourou et à Bagré. Le niveau des charges d’exploitation suit cette dernière tendance : 222.984FCFA/ha à Kou contre 318.316 FCFA à Bagré et 315.858 FCFA au Sourou où la redevance payée pour l’eau à hauteur de 100.000 FCFA par campagne constitue une contrainte majeure pour la rentabilité de la riziculture sur ce périmètre.

 Marge brute et profits par hectare

Les marges brutes/ha varient de 74.704 FCFA (plus faible à Bagré) à 256.544 FCFA à Kou (plus élevée) (Tableau 1). Il en découle un profit/ha négatif (-25.296 FCFA) à Bagré, 134.984 FCFA au Sourou et 221.794 FCFA à Kou).

Tableau 4 : Valeurs moyennes de variables d’exploitation par ha sur trois systèmes d’irrigation, Burkina Faso, 2005


Périmètres
Système d’irrigation Main-d’oeuvresalariée FCFA Charges d’exploitation
FCFA
Total coût d’expl. FCFA Rende-ment moy. (t) Revenu brut FCFA Marge Brute
FCFA
Profit FCFA
Bagré Aval Barrage 137.333 218.316 318.316 2,978 293.020 74.704 -25.296
Kou Fil de l’eau 100.796 188.234 222.984 3,140 444.778 256.544 221.794
Sourou Pompage 92.525 212.525 315.858 2,591 450.842 238.317 134.984
Moyenne 105.967 200.897 267.409 2,961 408.845 210.199 150.813

Il est important de mentionner que cette situation reflète le niveau des prix d’achat au producteur : en effet, les calculs montrent que si le prix du paddy à Bagré était de 141 FCFA/kg comme à Kou (au lieu de 98 FCFA le kg), la marge brute serait de 201.582 FCFA et le profit positif de 101.582 FCFA.

Marge brute et profits par kg de riz paddy produit

En considérant les valeurs par kilogramme de paddy produit, il ressort que les producteurs de la vallée du Kou ont une meilleure performance ; le profit d’exploitation se situe à 80 FCFA contre 36 FCFA au Sourou et -8 FCFA à Bagré (Tableau 2). Il coûte également moins cher de produire un kilogramme de paddy sur ce périmètre au fil de l’eau (80 FCFA) que sur les deux autres.

Tableau 2 : Revenu, marge brute et profit par unité de kg de paddy produit sur trois périmètres du Burkina Faso, 2005


Sites
Charge d’exploitation FCFA/kg Revenu brut FCFA/kg Marge Brute FCFA/kg Profit
FCFA/kg
Bagré 106 98 25 -8
Kou 80 159 92 80
Sourou 83 119 63 36

Les ratios (revenu brut/coût, marge brute /coût et profit/coût) sont tous plus élevés à la vallée du Kou. Pour 100 FCFA dépensés pour la production d’un kilogramme de paddy, le producteur du Kou en retire 200 FCFA en termes de revenu brut, 115 FCFA sous forme de marge brute et 100 FCFA de profit. La situation est la moins favorable à Bagré où une perte est même enregistrée par kilogramme produit (Tableau 3).

Tableau 3 : Ratios revenu/coût de production d’un kilogramme de paddy sur trois périmètres du Burkina Faso, 2005


Sites
En % du coût d’exploitation
Revenu brut FCFA/kg Marge Brute FCFA/kg Profit Expl.
FCFA/kg
Bagré 92 23 -8
Kou 200 115 100
Sourou 143 75 43

3.2. Scores d’efficience technique

L’estimation de la fonction de production stochastique a permis de calculer des scores d’efficience techniques par site. Le score minimal (27%) a été enregistré à Bagré et le maximum de 98% à Bagré et Kou ; le Sourou et Kou connaissent le score moyen le plus élevé (83%) contre 76% à Bagré. La Figure 1 illustre la répartition des producteurs selon le niveau d’efficience sur les trois sites. On s’aperçoit qu’au Sourou et à la Vallée du Kou plus de 35% des producteurs ont un score d’efficience compris entre 0,90 et 1 ; 97% des producteurs du Sourou et de Kou ont un score d’efficience d’au moins 0,60 contre 80% à Bagré.

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Figure 1 : Répartition des producteurs rizicoles selon le niveau d’efficience technique calculé sur trois périmètres du Burkina Faso, saison sèche 2005.

En tout état de cause, il ressort que des améliorations sont nécessaires et possibles pour relever le niveau d’efficience de l’ordre de 17% à Kou et au Sourou et de 24% à Bagré. En maximisant l’efficience technique des producteurs sur les trois sites, on augmente leur production de près de 20%. En rapprochant rentabilité et efficience technique des producteurs, il ressort que les producteurs les plus efficients sont également ceux qui connaissent la plus forte rentabilité (Kou et Sourou). Toutefois, la rentabilité est encore plus forte à Kou où l’irrigation se fait au fil de l’eau contre une irrigation par pompage au Sourou. La différence de rentabilité tiendrait au type d’irrigation plus onéreux au Sourou à cause de la redevance eau (le profit est de 134.984 FCFA/ha contre 221.794 FCFA à Kou). A Bagré, ce profit est même négatif mais pourrait être améliorée en augmentant concomitamment l’efficience technique des producteurs et le prix au producteur qui sont les plus bas des trois sites.
Assurément, l’efficience technique est une condition nécessaire pour une plus grande rentabilité.mais pas suffisante au regard du niveau de prix non suffisamment rémunérateur.

3.3. Résultats de la régression stochastique et l’inefficience technique

3.3.1. Les déterminants de la fonction stochastique de production

De nombreux auteurs ont estimé dans divers domaines la fonction de production stochastique et les facteurs d’inefficience technique dans différentes régions du monde, en utilisant des formes fonctionnelles identiques ou proches de celles présentées dans cette étude dans divers domaines. Dans le domaine agricole par exemple Battese et al. (1995) ont développé un modèle pour estimer les effets d’inefficience technique sur la production de riz paddy en utilisant les données panel des villages d’études de l’ICRISAT en Inde. Tijani (2006) a analysé la fonction stochastique de production et les facteurs socio-économiques de l’inefficience des producteurs de riz dans l’Etat d’Osun au Nigéria. Ojo (2003) a conduit des recherches sur l’efficience de la production des œufs au Nigéria tandis que Idiong (2007) a plus récemment estimé les facteurs de production stochastique du riz et les déterminants d’inefficience technique des riziculteurs dans l’Etat Cross River du Nigeria.

Le Tableau 4 présente les résultats de la régression qui renseignent sur les facteurs déterminants tant de la fonction de production stochastique de riz que de l’inefficience technique sur les trois périmètres. Ces facteurs sont analysés à travers l’utilisation de l’engrais chimique, des équipements et de la main-d’œuvre.

Le paramètre g= s²u / (s²u + s²v) est élevé (g=0,88 à Kou, 0,98 au Sourou et 0,95 à Bagré) et étant significatif au seuil de 1% implique que les effets de l’inefficience sont significatifs dans l’analyse de la valeur de la production du riz sur les périmètres étudiés. En d’autres termes, la quasi-totalité de la variation de la production du riz est imputable à l’inefficience technique des producteurs. Idiong (2007, op.cit.) a trouvé une valeur g de 0,77 pour des petits producteurs rizicoles dans des bas-fonds non irrigués dans l’état Cross River du Nigéria ; Battesse et al. op. cit. (1995), ont obtenu une valeur g de 0,95 pour les producteurs de riz d’un village indien avec des données panel sur 10 ans, collectées par l’ICRISAT. Myint et al. (2005) ont montré que g était de 0,99 pour les producteurs rizicoles du Myanmar dans le sud-est asiatique.

Les coefficients relatifs aux facteurs individuels ont un signe qui varie selon le site. Ainsi, à Kou, on observe que les signes relatifs à l’engrais (X1) et aux équipements (X2) sont négatifs et significatifs : en augmentant les doses moyennes d’engrais de 1% on enregistre un baisse de la production de près de 4%. De même l’augmentation du coût de l’équipement de 1% entrainerait près de 3% de baisse dans la quantité de riz produite.

A Bagré où l’efficience technique est la plus faible, on observe une constante négative et significative ; ceci suggère que la production n’est pas possible à des niveaux très faibles de facteurs de production. Les résultats indiquent la prédominance du facteur travail (main-d’œuvre) et des équipements sur ce site. En augmentant le nombre d’hommes/jours moyens de 1%, on accroitrait la production de plus de 180%. L’augmentation de l’engrais de 1% entrainerait une baisse de la production de 5% environ.
Au Sourou, c’est plutôt l’effet de l’engrais chimique qui domine : l’augmentation de 1% de la quantité d’engrais utilisé accroît la quantité de riz produite de près de 8% alors qu’une tendance inverse est observée en ce qui concerne les équipements et la main-d’œuvre.
L’effet des différents facteurs pourrait s’expliquer par l’adéquation des pratiques des producteurs ainsi que leur expérience dans la riziculture face à des éléments bio-physiques comme le type de sol et l’eau qu’il faut combiner. L’effet négatif de l’engrais chimique (à Kou et à Bagré) pourrait s’expliquer par la non-utilisation de fumure organique pour amender le sol. Ce constat est d’autant plus vrai à Kou où la riziculture sur le même périmètre date de la fin des années 1960. L’analyse des facteurs de l’inefficience technique a d’ailleurs révélé cette réalité à Kou (voir section 3.2.3 infra). L’effet négatif des équipements (Kou et Sourou) et celui relatif à la main-d’œuvre pourraient être imputables à l’exécution inopportune des opérations culturales et/ou à la qualité de ces opérations car la culture du riz est relativement complexe et exigeante en timing. Une main-d’œuvre apportée selon un calendrier inapproprié joue gravement sur le niveau de rendement et tend à dévaloriser non seulement le temps de travail mais aussi l’équipement utilisé. Ce dernier schéma semble être celui rencontré au Sourou. 

3.3.2. Déterminants de l’inefficience technique

Les résultats de l’estimation de l’inefficience technique par la méthode du Maximum de Vraisemblance (Tableau 4) montrent que :

  • A la vallée du Kou  : le signe des coefficients relatifs au type de ménage, à la fumure organique et au taux de dépendance est négatif même si seul ; les coefficients relatifs à la
Le signe négatif implique que l’inefficience technique baisse avec le facteur associé (l’efficience augmente).

Tableau 4 : Résultats de l’estimation par la méthode du Maximum de Vraisemblance sur trois périmètres du Burkina Faso


Variable
Para-mètres Kou Bagré Sourou
Modèle stochastique        
Constante b0 13,849(1,242) -402,950(-580,234) *** 28,410(26,541)***
Ln X1 b1 -3,679 (-2,287) ** -5,315(-4,604) *** 7,740(8,864) ***
LnX2 b2 -2,926(-2,420) *** 1,274(1,885) *** -3,574(-3,615) ***
LX3 b3 8,299(1,449)* 183,671(180,064) *** -9,404(-4,051) ***
(Ln X1)2 b4 0,298(1,878) ** 1,470(6,175) *** -0,424(-1,588)*
(Ln X2)2 b5 0,306(3,944) *** -0,017(-1,182) -0,306(-1,676)*
(Ln X3)2 b6 0,016(2,284) ** -17,496(-17,459) *** -1,708(-3,988)***
LnX1*LnX2 b7 0,074(0,633) 0,245(2,306) ** -0,395(-1,148)
LnX1*LnX3 b8 -0,031(-7,012) *** -2,947(-8,904) *** 0,306(0,388)
LnX2 *LnX3 b9 -0,818(-3,621) *** -0,518(-10,814) *** 2,395(23,392) ***
Modèle d’inefficience        
Constante d0 0,124(0,450) 1,331(2,740) *** 0,154(0,348)
Type de ménage d1 -0,197(-1,605)* 0,364(1,393)* 0,249(1,274)
Fumure organique d2 -0,276(-1,592)* -0,077(-0,511) -0,218(-1,045)
Age du CM d3 0,003(0,648) -0,008(-0,410) -0,012(-0,761)
Niveau d’instruction d4 0,002(0,296) -0,240(-1,299)* -0,097(-2,384)**
Expérience d5 0,001(0,246) -0,017(-0,576) 0,036(1,562)*
Taux de dépendance d6 -0,083(-0,906) 0,012(0,111) 0,024(0,220)
Statistiques de diagnostic        
Sigma carré (s²)   0,051(1,693) ** 0,098(1,201) 0,0503(1,964) ***
Gamma (g )   0,88 (12,144) *** 0,97(15,260) *** 0,98(20,613) ***
Ln fonction MV   36,877 9,354 19,997
ET moyen   0,83 0,76 0,83

CM : Chef de Ménage
Entre parenthèses sont indiqués les ratios t 
* : significatif au seuil de 10% ;
** : significatif au seuil de 5% ;
*** : significatif au seuil de 1%.
ET : efficience technique

fumure organique et au type de menage sont significatifs. Ceci indique que l’inefficence technique des producteurs rizicoles se trouve réduite avec ces facteurs. En particulier, les riziculteurs qui appliquent la fumure organique enregistre un effet plus important tendant à réduire leur inefficience technique relativement à ceux qui ne l’utilisent pas. La fumure organique joue un rôle important dans l’amendement des sols sur ce vieux périmètre. En outre l’inefficience tend à se réduire avec la taille du ménage ; lorsque celui-ci est élargi, l’inefficience baisse par rapport au ménage mononucléaire. Ce constat reévèle le rôle prépondérant de la famille élargie en tant que source de main-d’œuvre exigée par la riziculture.

  • A Bagré : on observe que les coefficients sont négatifs sauf ceux relatifs au type de ménage et au taux de dépendance. Les coefficients significatifs au seuil de 10% sont du type de ménage et le niveau d’instruction. Sur ce site, l’inefficence technique est aggravée au sein des ménages élargis. Par contre elle tend à se réduire avec le nombre d’années d’éducation du chef de ménage. Plus le chef de ménage est instruit, plus l’inefficience se réduit.
  • Au Sourou, les facteurs les plus significatifs sont le niveau d’instruction et le nombre d’années de présence du chef de ménage sur le site. En effet, les résultats montrent que le niveau d’instruction est un facteur réducteur de l’ineffecience technique : plus le chef de ménage est instruit moins il est inefficient c’est-à-dire plus efficient. A contrario, le nombre d’années de pratique de la riziculture semble être un facteur qui augmente l’inefficience. Une explication possible est que les producteurs ayant commencé à pratiquer la riziculture développent des stratégies d’adaptation au regard des difficultés de production d’une saison sèche à l’autre comme le témoigne le coefficient de variation du rendement de 65%. Ces stratégies d’adaptation se matérialiseraient par la diversification des cultures (maraîchage, maїs) au détriment du riz, toutes choses qui tendent à ràduire l’efficience des riziculteurs.

IV. CONCLUSIONS ET RECOMMANDATIONS DE POLITIQUES

4.1. Principaux résultats de l’étude

La présente étude avait pour objectifs d’analyser l’efficience technique des riziculteurs sur trois périmètres irrigués du Burkina Faso en vue de dégager des recommandations de politiques. Elle a permis d’obtenir les résultats relatifs aux points saillants, à savoir :(i) les facteurs déterminant de la production de riz, (ii) l’efficience technique et (iii) et les facteurs socio-économiques de l’inefficience technique.

Les facteurs déterminant de la fonction stochastique de production : l’analyse montre qu’il est pertinent de considérer que la production de riz sur les périmètres étudiés connaît une variation en grand partie imputable à des facteurs d’inefficience des producteurs (* variant de 0,88 à Kou à 0,98 au Sourou). L’analyse a révélé le problème d’utilisation des facteurs de production : effets négatifs de l’engrais chimique (à Kou et à Bagré) des équipements (à Kou et au Sourou) et de la main-d’œuvre (Sourou).

Scores d’efficience technique : les producteurs ont des scores d’efficience de 83% à Kou et au Sourou et 76% à Bagré. Des améliorations sont donc possibles pour une augmentation de la production de riz allant de 17% à Kou et au Sourou à 24% à Bagré. Lorsque l’efficience technique est maximisée, la production rizicole sur les trois périmètres s’accroîtrait de près de 20%. Le site du Sourou a un bon score d’efficience comme celui de Kou, mais connaît des indicateurs de rentabilité plus faibles. Ce qui signifie qu’il pourrait être encore plus rentable si son efficience était accrue. C’est dire que certains facteurs entrant dans la détermination de la rentabilité influencent négativement les indicateurs. Il s’agit notamment de la redevance d’eau élevée de 100.000 FCFA/ha que doivent payer les producteurs du Sourou. Le site de Bagré est non seulement moins efficient mais aussi moins rentable. Il est possible qu’en améliorant l’efficience technique des producteurs, on augmente la rentabilité du site. Toutefois le faible niveau du prix au producteur (98 FCFA/kg) tend à réduire la rentabilité de l’activité. Il apparaît qu’en améliorant l’efficience technique et en augmentant le prix au producteur, le site de Bagré pourrait connaître de meilleures performances. L’irrigation au fil de l’eau se révèle être plus favorable que les deux autres.

Facteurs socio-économiques de l’inefficience technique : les résultats de l’analyse montrent que l’utilisation de la fumure organique contribue à réduire l’inefficience technique sur le vieux périmètre du Kou. Le type de ménage (élargi ou non) a un effet variable en fonction du site : facteur réducteur de l’inefficience technique sur le site de Kou il tend à l’accroître à Bagré. Quant au niveau d’instruction, il a un effet favorable sur l’efficience technique puisqu’il tend à réduire l’inefficience à Bagré et au Sourou. Le nombre d’années de présence sur le site a tendance à accroître l’inefficience technique au Sourou.

4.2. Recommandations de politiques

La politique gouvernementale semble plus visible en aval de la filière (commercialisation) ou couvre les aspects organisationnels mais pas assez au niveau de la production. En effet, avec le désengagement de l’Etat, on a assisté à la disparition des services techniques étatiques. La maîtrise totale de l’eau est essentielle pour la production rizicole mais la synergie de certains facteurs est capable d’augmenter l’efficience technique. Les résultats de l’étude confirment que l’augmentation de la production rizicole se trouve non pas seulement dans la maîtrise de l’eau – qui est une condition nécessaire—mais aussi et surtout dans celle d’autres facteurs. Pour relever le défi du riz, la politique gouvernementale devrait inclure les actions suivantes :

  • Formation et l’encadrement techniques : l’utilisation des engrais chimiques dans la production du riz généralement intensive (deux saisons par an) présente des risques pour la fertilité des sols. Aussi, pour maintenir la fertilité du sol, est-il impératif que la fumure organique soit associée aux engrais chimiques. La formation et l’encadrement techniques ainsi qu’un appui-conseil sont à apporter aux riziculteurs pour la fabrication de la fumure organique sur tous les sites rizicoles, gage de la durabilité de la riziculture. En outre, cet encadrement technique permettra aux producteurs d’avoir une plus grande maîtrise des techniques de production afin de mieux valoriser les facteurs de production.
  • L’alphabétisation : le niveau d’instruction s’est révélé être un facteur réducteur de l’inefficience technique. L’alphabétisation fonctionnelle pourrait alors contribuer à améliorer l’efficience technique des fermes rizicoles au Burkina Faso.

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